Le Dernier Match de Papa
« Tu ne comprends pas, maman, il FAUT qu’il me voie jouer ! » Ma voix tremblait, résonnant dans la cuisine silencieuse. Ma mère, les yeux rougis, serrait la tasse de café entre ses mains. « Antoine… Il est fatigué. Il faut accepter… »
Accepter ? Comment accepter que mon père, Philippe, l’homme qui m’a appris à jongler avec un ballon dans la cour de notre maison à Angers, allait partir sans jamais me voir jouer une finale ? La nouvelle était tombée comme un couperet ce matin-là : cancer généralisé, quelques mois tout au plus. J’avais seize ans, et je me sentais soudain vieux de cent ans.
Je suis sorti en claquant la porte. Dans la rue, le vent d’avril fouettait mon visage. Je me suis mis à courir, sans but, jusqu’au stade municipal. Les gradins vides semblaient se moquer de moi. La saison était finie depuis deux semaines. Il n’y aurait pas de finale cette année pour les juniors. Mais je refusais d’abandonner.
Le soir, j’ai envoyé un message à mon entraîneur, Monsieur Lefèvre :
— Coach, il faut qu’on organise un match. Pour papa. S’il te plaît.
Il a répondu dans la minute :
— Je comprends, Antoine. Je vais voir ce que je peux faire.
J’ai passé la nuit à fixer le plafond de ma chambre, écoutant les sanglots étouffés de ma mère derrière le mur. Le lendemain matin, mon téléphone vibrait sans cesse : mes coéquipiers étaient partants. Même Hugo, qui ne m’adressait plus la parole depuis notre dispute au dernier entraînement, avait répondu : « Pour ton père, je viens. »
Il restait à convaincre le club adverse. J’ai appelé Paul, le capitaine de Cholet. Sa voix était hésitante :
— C’est pas vraiment réglementaire… Mais… Je vais demander aux gars.
À midi, il m’a rappelé :
— On sera là demain à 17h.
J’ai fondu en larmes dans les bras de ma mère. Elle a souri tristement :
— Tu es comme lui, tu ne lâches jamais rien.
Le lendemain, tout s’est enchaîné à une vitesse folle. Les parents des joueurs ont préparé des gâteaux et du café pour les spectateurs. Le maire a accepté d’ouvrir le stade exceptionnellement. Même le journal local a envoyé un photographe.
À 16h30, mon père est arrivé en fauteuil roulant, pâle mais souriant. Il portait son vieux bonnet bleu marine et son écharpe du SCO d’Angers. Je me suis agenouillé devant lui.
— Papa… Tu es prêt ?
Il a posé sa main sur ma joue.
— Je suis fier de toi, mon fils.
Le coup d’envoi a été donné sous un ciel menaçant. Dès la première minute, j’ai senti mes jambes trembler d’émotion. Les encouragements de la foule résonnaient dans mes oreilles : « Allez Antoine ! Pour Philippe ! »
À la mi-temps, nous étions menés 1-0. Dans les vestiaires, Hugo s’est approché de moi.
— Je suis désolé pour l’autre fois… On gagne ce match pour ton père ?
J’ai hoché la tête, incapable de parler.
La seconde mi-temps a été un tourbillon d’émotions. À dix minutes de la fin, j’ai récupéré le ballon au milieu du terrain. J’ai dribblé deux défenseurs, levé les yeux vers les tribunes où mon père agitait faiblement la main… et j’ai frappé. Le ballon a filé sous la barre transversale.
Égalisation.
Les larmes coulaient sur mes joues alors que mes coéquipiers me serraient dans leurs bras. Dans les tribunes, mon père pleurait aussi.
Le match s’est terminé sur un score nul. Mais ce n’était pas important. Ce qui comptait, c’était ce moment suspendu dans le temps : mon père et moi, unis par notre passion et par l’amour.
Après le match, tout le monde s’est rassemblé autour de lui. Paul lui a offert le ballon du match signé par tous les joueurs. Ma mère a pris une photo de nous trois enlacés.
Quelques semaines plus tard, mon père s’est éteint paisiblement à la maison. Mais ce jour-là reste gravé en moi comme une victoire sur la fatalité.
Parfois je me demande : qu’aurais-je fait si je n’avais pas osé demander ? Et vous, jusqu’où iriez-vous pour offrir un dernier rêve à ceux que vous aimez ?