L’appartement de Mamie : Héritage ou prison ?

« Tu n’es pas prête, Camille. Cet appartement, c’est trop de responsabilités pour toi. »

La voix de ma mère résonne encore dans l’entrée, froide et tranchante comme la lame d’un couteau. Je serre les poings, debout devant la porte en bois massif de l’appartement du boulevard Voltaire. Les clés sont dans son sac à main, pas dans le mien. Pourtant, c’est à moi que Mamie l’a laissé. À moi, pas à elle.

Je me souviens du jour où tout a basculé. C’était un matin gris de novembre, la pluie battait les vitres de l’hôpital Saint-Antoine. Mamie Jeanne m’a pris la main, ses doigts tremblaient. « Camille, cet appartement est ton refuge. Promets-moi d’en prendre soin. » J’ai promis, les larmes aux yeux. Trois jours plus tard, elle s’en allait, me laissant ce cadeau empoisonné.

Depuis, ma mère, Laurence, s’est installée dans l’appartement comme si de rien n’était. « Je dois trier les affaires de Maman », disait-elle au début. Mais les semaines sont devenues des mois. Elle a changé les rideaux, repeint la cuisine, invité ses amies à prendre le thé sur le balcon fleuri. Moi, je dors toujours dans ma chambre d’étudiante à Nanterre, coincée entre les cartons et les rêves brisés.

Un soir, j’ai osé lui demander :
— Maman, quand est-ce que je pourrai emménager ?
Elle a soupiré, sans me regarder :
— Tu ne comprends pas ce que je vis. J’ai besoin de temps.

Mais combien de temps ?

J’en parle à mon père, divorcé depuis dix ans. Il hausse les épaules : « Ta mère a toujours été possessive. Mais c’est ton droit, Camille. » Mon copain Paul me conseille d’aller voir un notaire. Mais comment attaquer sa propre mère ?

Les semaines passent et la tension monte. Je me sens étrangère dans ma propre famille. Les repas du dimanche sont devenus des champs de mines :
— Tu ne penses qu’à toi ! s’emporte Laurence.
— Ce n’est pas juste ! répliqué-je en pleurant.
Mon petit frère Hugo détourne les yeux, mal à l’aise.

Un soir d’avril, je décide d’agir. J’attends que ma mère parte faire ses courses et je me rends à l’appartement avec Paul. Je frappe à la porte du voisin, Monsieur Lefèvre, qui m’a vue grandir.
— Camille ! Ça fait plaisir de te voir… Tu viens récupérer tes affaires ?
Je baisse la tête :
— J’aimerais surtout récupérer mon appartement.
Il me regarde avec tristesse :
— Ta mère souffre beaucoup… Mais tu dois penser à toi aussi.

Je rentre dans l’appartement vide. L’odeur de lavande flotte encore dans le couloir. Je m’assieds sur le vieux canapé où Mamie me lisait des histoires. Les souvenirs affluent : les goûters au chocolat chaud, les rires étouffés sous les draps…

Paul pose sa main sur mon épaule :
— Tu dois lui parler franchement.

Le soir même, j’affronte Laurence.
— Maman, il faut qu’on parle sérieusement. Cet appartement est à moi. J’ai besoin d’y vivre pour mes études et pour avancer dans ma vie.
Elle se fige, le visage fermé.
— Tu veux me mettre à la porte ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ?
— Ce n’est pas ça… Mais tu ne peux pas t’accrocher à cet endroit comme si Mamie allait revenir.

Elle éclate en sanglots. Je découvre alors une femme brisée par le deuil, incapable de lâcher prise.
— Je me sens seule sans elle… Cet appartement, c’est tout ce qu’il me reste.
Je m’approche d’elle, hésitante.
— On pourrait trouver une solution… Tu pourrais venir quand tu veux… Mais j’ai besoin de mon indépendance.

Le lendemain, elle disparaît sans prévenir pendant deux jours. Inquiète, je contacte Hugo et mon père. Finalement, elle revient, épuisée mais apaisée.
— J’ai réfléchi… Tu as raison. Il faut que je te laisse vivre ta vie.

Le jour où je reçois enfin les clés, je ressens un mélange étrange de victoire et de tristesse. L’appartement est silencieux ; il n’y a plus ni Mamie ni Laurence pour remplir l’espace de leur présence. Je m’installe doucement, chaque objet me rappelant une histoire différente.

Mais la blessure reste vive entre ma mère et moi. Les appels sont rares, les mots souvent maladroits. Parfois je me demande si j’ai bien fait d’insister… Est-ce que l’indépendance vaut le prix du cœur d’une mère ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment choisir entre sa liberté et sa famille ?