Je n’aurais jamais cru devoir me sauver en feignant la mort : le témoignage de Claire Lefèvre

— Tu crois que je ne t’ai pas vue ? Tu penses que tu peux me mentir comme ça ?

La voix de Bernard résonne encore dans ma tête, même des années après cette nuit-là. J’étais recroquevillée derrière la porte de la salle de bains, le souffle court, le cœur battant si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser. Je fixais le carrelage froid, cherchant une issue, une échappatoire. Mais il n’y en avait pas. Pas ce soir-là.

J’ai 54 ans aujourd’hui, mais à ce moment-là, j’en avais dix de moins et j’étais déjà vieille de fatigue et de peur. Bernard, mon mari depuis vingt-sept ans, était devenu un étranger. Non, pire : un prédateur dans notre maison de Limoges. Les voisins ne voyaient rien, ou faisaient semblant. « Bernard ? Mais c’est un homme si poli ! » disaient-ils. Ils ne savaient pas que derrière les volets clos, les cris couvraient le silence de nos nuits.

Cette nuit d’hiver, il avait bu plus que d’habitude. Je l’entendais fouiller la cuisine, jeter des objets contre les murs. Je savais qu’il finirait par monter. J’ai verrouillé la porte à double tour et me suis assise par terre, les genoux contre la poitrine. J’ai pensé à mes enfants, Lucie et Thomas, partis faire leurs études à Bordeaux et Toulouse. Ils ne savaient rien. Je leur cachais tout pour ne pas les inquiéter. Mais ce soir-là, j’ai compris que je ne pourrais plus tenir longtemps.

— Ouvre ! CLAIRE ! OUVRE !

Le battant vibrait sous ses coups. J’ai fermé les yeux et prié pour qu’il se lasse. Mais il a défoncé la porte. Je me suis figée. Il s’est approché, le visage rouge, les yeux injectés de haine.

— Tu veux m’humilier ? Tu veux me fuir ?

Il a levé la main. J’ai senti le choc sur ma joue, puis sur mon épaule. J’ai chuté contre la baignoire. Le sang coulait de ma lèvre fendue. J’ai entendu sa respiration saccadée, puis un silence lourd.

C’est là que tout s’est joué. J’ai laissé mon corps devenir mou, inerte. J’ai fermé les yeux et ralenti ma respiration. Bernard s’est penché sur moi, m’a secouée violemment.

— Claire ? Oh non… Claire !

J’ai senti sa panique monter. Il a reculé, a trébuché sur le tapis de bain. J’ai entendu ses pas précipités dans l’escalier, puis la porte d’entrée claquer.

Je suis restée là, immobile, pendant de longues minutes. Puis j’ai rampé jusqu’au téléphone caché sous le lavabo — un vieux portable que je gardais secret depuis des semaines. J’ai appelé Hélène, ma sœur.

— Hélène… viens m’aider…

Elle est arrivée en pleine nuit avec son mari. Ils m’ont emmenée chez eux à Panazol, sans bruit, sans lumière. J’ai laissé derrière moi vingt-sept ans de vie commune, deux enfants qui ne comprendraient pas tout de suite, et une maison qui n’était plus qu’une prison.

Les semaines suivantes ont été un mélange d’angoisse et de soulagement. Bernard a cherché à me joindre ; il a appelé Lucie et Thomas en pleurant, jurant qu’il m’aimait, qu’il était perdu sans moi. Mes enfants étaient déchirés entre l’image du père aimant et la réalité que je leur révélais peu à peu.

— Maman… pourquoi tu ne nous as rien dit ?

Lucie pleurait au téléphone. Je n’avais pas de réponse simple.

— Parce que j’avais honte… Parce que je voulais vous protéger…

La honte, c’est ce qui m’a tenue prisonnière si longtemps. En France, on parle de plus en plus des violences conjugales, mais quand ça vous arrive à vous… on se sent seule au monde. Même à Limoges, même entourée.

J’ai entamé des démarches : dépôt de plainte, demande d’ordonnance de protection. La police m’a écoutée avec sérieux, mais j’ai senti dans certains regards une forme de lassitude ou d’incrédulité. « Encore une histoire comme tant d’autres », semblaient-ils penser.

Hélène m’a soutenue chaque jour. Elle m’a aidée à trouver un avocat, à remplir les papiers pour le divorce. Mais surtout, elle m’a redonné confiance en moi.

— Tu es forte, Claire. Tu as survécu à l’enfer.

J’ai commencé une thérapie avec une psychologue du centre d’accueil pour femmes victimes de violences à Limoges. Les premières séances étaient douloureuses : revivre chaque scène, chaque humiliation… Mais peu à peu, j’ai retrouvé ma voix.

Un matin de printemps, Lucie est venue me voir.

— Maman… Je t’admire tellement d’avoir eu le courage de partir.

Ses mots ont été comme un baume sur mes blessures invisibles.

Bernard a continué à nier les faits devant le juge. Il a tenté de manipuler nos enfants contre moi. Mais cette fois-ci, je n’étais plus seule ni silencieuse.

Le procès a été éprouvant : confrontations, souvenirs exposés devant des inconnus… Mais j’ai tenu bon. J’ai raconté tout : les insultes quotidiennes, les coups cachés sous des manches longues même en été, la peur qui me rongeait chaque soir.

Après des mois d’attente, le jugement est tombé : Bernard a été condamné à une peine avec sursis et interdiction d’approcher mon domicile ou mon lieu de travail.

Ce n’était pas la fin du cauchemar — il y a toujours des cicatrices — mais c’était un début de liberté.

Aujourd’hui, je vis dans un petit appartement à Limoges avec mon chat Grisou. Je travaille dans une librairie du centre-ville où je retrouve chaque jour un peu plus le goût des choses simples : un café partagé avec une collègue, le sourire d’un client fidèle…

Mes enfants viennent me voir souvent ; ils comprennent mieux maintenant ce que j’ai traversé.

Parfois je repense à cette nuit où j’ai dû feindre la mort pour survivre dans ma propre maison… Et je me demande : combien d’autres femmes vivent encore ce cauchemar en silence ? Combien d’entre nous devront toucher le fond pour enfin oser demander de l’aide ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?