Je n’ai jamais été assez bien : Histoire d’amour et de préjugés à Lyon

« Tu n’es pas faite pour lui, Lucie. » La voix froide de Madame Lefèvre résonne encore dans ma tête, même des années après cette soirée où tout a basculé. Je me revois, debout dans leur salon cossu du 6ème arrondissement de Lyon, mes mains tremblantes serrant la lanière de mon sac usé. Thomas, mon Thomas, restait silencieux, les yeux baissés, incapable de me défendre face à la violence feutrée de sa mère.

— Tu comprends, Lucie, ce n’est pas une question de sentiments. Nous avons des attentes pour notre fils…

Je me suis sentie minuscule, écrasée par les dorures des cadres familiaux, les regards appuyés des portraits d’ancêtres. J’aurais voulu crier que je l’aimais, que je n’étais pas moins qu’eux parce que mon père était électricien et ma mère caissière à Carrefour. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.

Ce soir-là, j’ai marché longtemps sur les quais du Rhône, le vent me giflant le visage. Je me suis demandé pourquoi l’amour devait se heurter à tant de murs invisibles. Pourquoi mon accent lyonnais, mes vêtements simples, mon adresse dans le 8ème faisaient de moi une étrangère dans leur monde.

Le lendemain, Thomas m’a appelée. Sa voix était rauque, brisée :

— Lucie… Je suis désolé. Je ne sais pas quoi faire. Ils menacent de couper les vivres si je reste avec toi.

J’ai senti la colère monter. — Et toi ? Tu vas faire quoi ?

Silence. Puis il a murmuré : — Je t’aime… mais je ne peux pas tout perdre.

J’ai raccroché. J’ai pleuré toute la nuit, serrée contre le coussin qui portait encore son odeur. Ma mère m’a trouvée au petit matin, les yeux gonflés.

— Ma chérie… Tu vaux mieux que ça. Ne laisse jamais personne te faire croire le contraire.

Mais comment y croire quand tout autour de moi semblait me rappeler que je n’étais « pas assez bien » ? À la fac, je voyais les autres filles, sûres d’elles, parlant de leurs vacances à Biarritz ou à Chamonix. Moi, je travaillais le soir au Monoprix pour payer mes livres.

Les semaines ont passé. Thomas a disparu de ma vie comme un fantôme. J’ai appris qu’il était parti en stage à Paris, que ses parents lui avaient trouvé un appartement dans le Marais. J’ai cru mourir de jalousie et de tristesse.

Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai croisé mon père dans la cuisine, une bière à la main.

— T’inquiète pas pour ce gars-là. Les riches, c’est tous les mêmes. Ils croient que tout leur est dû.

J’ai explosé : — Mais papa ! Ce n’est pas juste ! Pourquoi on devrait toujours baisser la tête ? Pourquoi on n’aurait pas le droit d’aimer qui on veut ?

Il m’a regardée longtemps avant de répondre : — Parce qu’on n’a pas les mêmes armes qu’eux. Mais on a autre chose : la fierté.

Ces mots m’ont hantée pendant des mois. J’ai décidé de me battre autrement. J’ai redoublé d’efforts à la fac, décroché un stage dans une petite maison d’édition du Vieux Lyon. Là-bas, j’ai rencontré Claire, une éditrice passionnée qui m’a prise sous son aile.

Un jour, alors que nous déjeunions sur la terrasse d’un petit bistrot, elle m’a demandé :

— Dis-moi Lucie, tu as déjà pensé à écrire ton histoire ?

J’ai ri jaune : — Qui voudrait lire ça ? Une fille du 8ème larguée par un fils à papa ?

Elle a souri : — Justement. Il y a tant de Lucie en France qui se taisent. Tu pourrais leur donner une voix.

Cette idée a germé en moi comme une graine obstinée. J’ai commencé à écrire le soir, entre deux shifts au Monoprix et mes révisions. J’ai couché sur le papier ma colère, ma honte, mais aussi mes rêves et mes espoirs.

Un an plus tard, mon manuscrit était terminé. Claire l’a lu d’une traite et m’a appelée en larmes :

— C’est magnifique, Lucie. On va le publier.

Le livre est sorti au printemps. Les critiques ont salué « la sincérité bouleversante d’une voix populaire ». J’ai reçu des lettres de jeunes femmes de toute la France qui se reconnaissaient dans mon histoire.

Un soir, lors d’une séance de dédicaces à la librairie Decitre Bellecour, j’ai vu Thomas entrer timidement. Il avait changé : plus mince, les traits tirés.

— Lucie… Je t’ai lue. Je voulais te dire que j’ai eu tort. Que je n’ai pas eu le courage…

Je l’ai regardé longtemps avant de répondre :

— Il n’est jamais trop tard pour changer. Mais moi aussi j’ai changé.

Il a hoché la tête et s’est éloigné dans la foule.

Aujourd’hui, je marche fièrement dans les rues de Lyon. Je ne suis plus « la fille pas assez bien ». Je suis Lucie Martin, écrivaine et fille d’ouvriers. Et si l’amour ne triomphe pas toujours des préjugés, il peut au moins nous apprendre à nous aimer nous-mêmes.

Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu l’impression de ne jamais être « assez » pour quelqu’un ou pour un monde qui vous juge ? Comment avez-vous trouvé la force de vous relever ?