J’ai envoyé mon fils chez lui avec mon petit-fils malade. C’était ma faute.

— Mamie, tu peux me lire une histoire ?

La voix d’Arthur résonne dans le salon, douce et impatiente. Il est déjà en pyjama, ses petites mains serrant son doudou contre lui. J’ai accepté de le garder ce soir, pour que mon fils Étienne et sa femme Camille puissent enfin prendre un peu de temps pour eux. Depuis la naissance d’Arthur, ils n’ont presque jamais eu de soirée en amoureux. J’ai voulu leur offrir ce cadeau, persuadée que rien ne pouvait mal tourner.

Mais ce soir-là, tout a basculé.

Il est 20h30. Arthur a les joues un peu rouges, mais je me dis qu’il a couru partout dans l’appartement. Je lui tends son verre d’eau, il boit à peine. Je remarque qu’il tousse, une petite toux sèche, mais je me rassure : « C’est sûrement la poussière, ou le pollen, il fait chaud aujourd’hui. »

Je m’installe près de lui sur le canapé, le livre ouvert sur mes genoux. Il pose sa tête contre mon épaule. Je sens sa respiration, un peu plus rapide que d’habitude. Je me dis que je m’inquiète pour rien, que les enfants sont toujours un peu fatigués le soir. Mais au fond de moi, une petite voix me dit de vérifier sa température. Je repousse l’idée, ne voulant pas paraître alarmiste.

— Mamie, j’ai mal à la tête…

Je caresse ses cheveux, je lui murmure que ça va passer. Je lui propose un peu de compote, il refuse. Il ferme les yeux, s’endort presque aussitôt. Je le porte jusqu’à la chambre d’amis, le borde, et retourne dans le salon. Je me fais un thé, je regarde les photos de famille sur mon téléphone. Je souris en voyant Étienne, petit, dans mes bras, puis Arthur, le même sourire, les mêmes yeux.

Vers 22h, Camille m’envoie un message : « Tout va bien ? »

Je réponds : « Oui, il dort déjà. Profitez bien ! »

Mais à minuit, tout change. J’entends des pleurs étouffés. Je me précipite dans la chambre. Arthur est brûlant. Je pose la main sur son front, il gémit. Je cherche le thermomètre dans la trousse de secours, je le trouve enfin : 39,8°C. Mon cœur s’emballe. Je me souviens que Camille m’a laissé du Doliprane dans le sac à langer, mais je ne le trouve pas. Je panique. Je cherche, je fouille, rien. Je me dis que je vais appeler Étienne, mais je ne veux pas gâcher leur soirée. Je décide d’attendre, de surveiller Arthur. Je lui mets un gant d’eau fraîche sur le front, il se calme un peu.

À 1h du matin, Étienne et Camille rentrent. Je les accueille, le visage fermé. Camille se précipite vers la chambre, Étienne me regarde, inquiet.

— Qu’est-ce qui se passe, maman ?

Je lui explique, la voix tremblante. Camille revient, Arthur dans les bras, les larmes aux yeux.

— Il est brûlant ! Tu n’as pas donné le Doliprane ?

Je bredouille, je m’excuse, je dis que je ne l’ai pas trouvé. Camille me regarde, furieuse.

— Il était dans la poche extérieure du sac, je te l’avais dit !

Je me sens minuscule, coupable, incapable. Étienne prend Arthur, ils filent aux urgences. Je reste seule, assise sur le canapé, le cœur en miettes. J’entends encore la voix de Camille, sèche, tranchante :

— On ne peut pas lui faire confiance, Étienne. Plus jamais.

Le lendemain matin, je reçois un message d’Étienne : « Il a une angine bactérienne. On a eu peur, mais il va mieux. » Je souffle, soulagée, mais la culpabilité me ronge. Je repense à chaque minute de la soirée, à chaque décision. Pourquoi n’ai-je pas vérifié plus tôt ? Pourquoi n’ai-je pas insisté pour trouver le médicament ?

Les jours passent, mais rien ne s’apaise. Camille refuse de me parler. Étienne me répond à peine. Je me sens rejetée, inutile. Je repense à ma propre mère, à ses maladresses, à mes colères d’enfant. Est-ce que tout se répète ?

Un dimanche, Étienne vient me voir, seul. Il s’assoit en face de moi, le visage fermé.

— Maman, Camille ne veut plus que tu gardes Arthur. Elle a eu trop peur. Moi aussi, d’ailleurs. Tu comprends ?

Je baisse les yeux. Je comprends. Mais c’est comme si on m’arrachait une partie de moi-même. Arthur, c’est mon rayon de soleil, ma raison de sourire depuis la retraite, depuis la mort de ton père, Étienne. Je voudrais crier, supplier, expliquer que j’ai fait de mon mieux, que j’ai eu peur, moi aussi. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

— Je suis désolé, maman. Peut-être qu’avec le temps…

Il ne finit pas sa phrase. Il part. Je reste seule, le silence me pèse. Je repense à cette soirée, à la confiance brisée, à la peur dans les yeux de Camille, à la colère d’Étienne. Je me demande si je pourrai un jour me pardonner, si je pourrai un jour regagner leur confiance.

Les semaines passent. Je croise Camille au marché, elle détourne le regard. Je vois Arthur de loin, il me fait un petit signe de la main, mais Camille l’entraîne vite. Mon cœur se serre. Je me demande si je suis devenue cette grand-mère dont on se méfie, celle qu’on tient à distance.

Un soir, je relis les messages d’Étienne, je regarde les photos d’Arthur. Je me demande : est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Est-ce qu’un jour, ils comprendront que l’amour n’empêche pas l’erreur ? Est-ce que je mérite leur pardon ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce qu’on peut être une bonne grand-mère malgré une faute ?