J’ai envoyé mes fils à la boulangerie, mais seul l’un d’eux est revenu : Confession d’une mère française
« Paul, Arthur, dépêchez-vous, la boulangerie va fermer ! » Ma voix résonne dans le couloir, pressée, un peu agacée. Paul, mon aîné de treize ans, attrape sa veste en râlant. Arthur, du haut de ses neuf ans, saute dans ses baskets avec l’enthousiasme des petits frères. Je leur tends un billet de dix euros. « Prenez une baguette et des croissants pour demain matin. Et ne traînez pas ! »
Ils claquent la porte. Je les entends rire dans l’escalier. C’est un samedi matin comme tant d’autres à Nantes, dans notre immeuble gris du quartier Dervallières. Je mets la table, je pense déjà au déjeuner, à la lessive à lancer. Je ne sais pas encore que ma vie va basculer.
Vingt minutes passent. Je regarde l’horloge : 10h37. Toujours pas de bruit dans l’escalier. J’ouvre la fenêtre, j’aperçois Paul qui revient seul, le sac en bandoulière, le visage fermé. Mon cœur rate un battement.
« Où est Arthur ? »
Paul baisse les yeux. « Je… je sais pas… Il a dit qu’il voulait voir les poissons à l’animalerie. J’ai dit non, il a insisté… Puis il est parti en courant. Je croyais qu’il me suivait… »
Je sens mes jambes flancher. Je descends quatre à quatre les marches, je cours jusqu’à la boulangerie, puis à l’animalerie. Personne n’a vu Arthur. La panique monte, froide et brûlante à la fois.
Je passe des heures à arpenter les rues, à crier son nom. Les commerçants me regardent avec pitié ou indifférence. Je reviens chez moi en pleurs, Paul recroquevillé sur le canapé, muet de honte et de peur.
La police arrive. Les questions fusent : « A-t-il des amis dans le quartier ? Des problèmes à l’école ? Un adulte suspect autour de la boulangerie ? » Je réponds machinalement, la tête vide. Mon mari, François, rentre précipitamment du travail. Il me serre dans ses bras mais je sens sa colère sourde : « Pourquoi tu les as laissés sortir seuls ? »
Les jours passent. Les affiches avec le visage d’Arthur fleurissent sur les poteaux, les vitrines. Les voisins murmurent sur notre famille : « On ne laisse pas un enfant de neuf ans traîner dehors… » Ma belle-mère me regarde avec une tristesse accusatrice : « À mon époque, on surveillait mieux les enfants… »
Je m’enferme dans la chambre d’Arthur chaque soir, je respire son oreiller, je caresse ses jouets. Paul ne parle plus. Il ne mange presque rien. François s’enferme dans le silence ou s’emporte contre moi pour un rien.
Un soir, alors que je range la cuisine, Paul éclate en sanglots : « C’est ma faute… Si je l’avais suivi… Si je lui avais tenu la main… » Je le serre fort contre moi, mais au fond de moi je me demande : et si c’était vraiment ma faute ? Si j’avais été une meilleure mère ?
La police trouve une piste : une caméra de surveillance montre Arthur sortir de l’animalerie avec un homme inconnu. Mon cœur se glace. On diffuse son signalement à la télévision locale. Les journalistes campent devant notre immeuble.
Les semaines deviennent des mois. L’espoir s’effrite mais ne meurt jamais tout à fait. Chaque matin, j’attends un appel qui ne vient pas. François s’éloigne de plus en plus ; il dort sur le canapé depuis des semaines.
Un jour de janvier, Paul rentre du collège avec un œil au beurre noir. « Ils disent que c’est à cause de nous si Arthur a disparu… Que tu es une mauvaise mère… » Je voudrais hurler contre cette injustice, mais je n’ai plus la force.
Je me bats pour garder une routine : préparer le petit-déjeuner pour Paul, aller travailler à mi-temps à la bibliothèque municipale – mais tout me semble vide de sens.
Un dimanche matin, alors que je trie les vêtements d’Arthur pour la Croix-Rouge, je m’effondre au sol avec son pull bleu serré contre moi. Paul s’agenouille près de moi : « Maman… tu crois qu’il va revenir ? »
Je n’ai pas de réponse.
Les années passent. François et moi avons fini par divorcer ; il n’a jamais pu me pardonner – ni se pardonner lui-même. Paul a quitté Nantes pour faire ses études à Lyon ; il m’appelle rarement.
Je vis seule dans ce même appartement trop grand et trop silencieux. Parfois je croise des enfants dans la rue qui ressemblent à Arthur et mon cœur se serre jusqu’à m’étouffer.
J’ai appris à vivre avec ce vide immense et cette culpabilité qui ne me quitte jamais vraiment. J’ai rejoint une association de parents d’enfants disparus ; ensemble nous partageons nos peurs et nos espoirs brisés.
Parfois je me demande : aurais-je pu faire autrement ? Est-ce que j’aurais pu empêcher ce drame ? Peut-on vraiment se pardonner d’avoir été imparfaite ?
Et vous… que feriez-vous si tout basculait en un instant ?