J’ai dit à mon fils de freiner les ambitions de sa femme. Sinon, ils verraient de quoi j’étais capable.
« Tu ne comprends donc pas, André ? Elle va tout détruire ! » Ma voix tremble, mais je ne cède pas. André, mon fils unique, me regarde avec cette expression fermée qu’il a prise depuis qu’il a épousé Martine. Nous sommes dans la cuisine, la table encore couverte des miettes du petit-déjeuner, le soleil timide d’un matin de mars filtrant à travers les rideaux.
« Maman, arrête. Martine n’a rien fait de mal. Elle veut juste avancer dans sa carrière. »
Je serre la nappe entre mes doigts. Avancer dans sa carrière… Voilà le problème. Depuis que Martine est entrée dans notre vie, tout tourne autour de ses ambitions. Elle veut devenir directrice de l’agence immobilière où elle travaille, et pour cela, elle est prête à tout. Même à pousser André à quitter son poste stable à la mairie pour la suivre à Paris. Paris ! Loin de notre maison à Lyon, loin de moi, loin de tout ce que nous avons construit.
Je me souviens du jour où André m’a annoncé leur projet. Il avait ce sourire nerveux, celui qu’il avait enfant quand il savait qu’il allait me décevoir. « On va partir, maman. Martine a une opportunité incroyable. » J’ai senti mon cœur se serrer, la peur m’envahir. Je savais que je risquais de le perdre, lui, mon fils, mon unique raison de me lever chaque matin depuis la mort de son père.
Martine n’a jamais cherché à s’intégrer dans notre famille. Elle est polie, bien sûr, mais distante, froide. Elle ne comprend pas l’importance de nos traditions, des repas du dimanche, des anniversaires célébrés tous ensemble. Elle ne comprend pas que la famille, c’est sacré. Un soir, alors que nous étions tous réunis autour de la table, elle a lancé, d’un ton détaché : « Je ne vois pas l’intérêt de ces réunions familiales toutes les semaines. On pourrait faire autre chose, non ? » J’ai vu le regard d’André se troubler, mais il n’a rien dit. Moi, j’ai senti la colère monter.
J’ai essayé de parler à André, de lui expliquer que Martine allait trop loin, qu’elle voulait tout contrôler. Mais il ne m’écoute plus. Il me dit que je suis possessive, que je dois le laisser vivre sa vie. Mais comment faire ? Comment accepter de voir mon fils s’éloigner, happé par les rêves d’une femme qui ne pense qu’à elle ?
Un soir, j’ai surpris une conversation entre eux. Martine disait : « Ta mère ne comprend rien à notre vie. Il faut qu’on prenne nos distances, André. » J’ai eu l’impression de recevoir un coup de poignard. J’ai compris que je devais agir. Je ne pouvais pas laisser cette femme détruire ma famille.
J’ai convoqué André chez moi, seule à seule. Je lui ai dit, les yeux dans les yeux : « Si tu ne freines pas les ambitions de ta femme, tu verras de quoi je suis capable. » Il a blêmi, mais je n’ai pas reculé. Je voulais qu’il comprenne que je ne plaisantais pas.
Les jours suivants, la tension est montée. Martine a cessé de venir aux repas de famille. André est devenu distant, presque étranger. Ma sœur, Hélène, m’a dit que je devrais lâcher prise, que je risquais de perdre mon fils pour de bon. Mais comment lâcher prise quand on sent que tout ce qu’on a construit est en train de s’effondrer ?
Un dimanche, alors que je préparais le déjeuner, André est arrivé seul. Il avait l’air fatigué, abattu. Il s’est assis en silence, puis il a murmuré : « Maman, je ne sais plus quoi faire. Martine veut qu’on parte, mais je sens que je te trahis si je la suis. » J’ai posé ma main sur la sienne. « Tu es mon fils, André. Je veux ton bonheur, mais pas à n’importe quel prix. »
Il a éclaté en sanglots. Je ne l’avais pas vu pleurer depuis la mort de son père. J’ai compris alors que lui aussi était perdu, tiraillé entre deux mondes. J’ai ressenti une immense tristesse, mais aussi une colère froide contre Martine, qui avait semé la discorde dans notre famille.
Les semaines ont passé. André et Martine se sont éloignés. Ils ne venaient plus aux repas, ne donnaient plus de nouvelles. J’ai tenté d’appeler, d’envoyer des messages, mais André restait silencieux. Un soir, il m’a appelée. Sa voix était rauque, fatiguée. « On part à Paris, maman. Je suis désolé. » J’ai senti mon cœur se briser. J’ai voulu crier, supplier, mais je n’ai rien dit. J’ai raccroché, les larmes coulant sur mes joues.
Depuis, la maison est vide. Les photos de famille me regardent, témoins silencieux de ce que j’ai perdu. Hélène vient me voir, tente de me réconforter, mais rien n’y fait. Je repense à tout ce que j’ai dit, à tout ce que j’ai fait. Ai-je eu raison de vouloir protéger ma famille à tout prix ? Ou ai-je tout détruit par peur de perdre ce que j’aimais le plus ?
Parfois, la nuit, je me demande : qu’est-ce qu’une mère doit faire quand elle sent son enfant lui échapper ? Faut-il tout accepter, même l’inacceptable, au nom de l’amour ? Ou faut-il se battre, quitte à tout perdre ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?