Entre l’amour et la fierté : Chronique d’une cuisine brisée

— Tu appelles ça une soupe ? siffle la voix de Madame Françoise derrière mon dos, alors que je verse timidement le bouillon dans les assiettes ébréchées du dimanche. Je sens son regard glacial sur ma nuque, et mes mains tremblent. Paul, mon mari, baisse les yeux sur sa serviette, feignant de ne rien entendre. Pourtant, chaque mot de sa mère résonne dans la petite cuisine de notre appartement à Montreuil, comme un coup de tonnerre.

Je m’appelle Jasmina. Je suis arrivée en France il y a six ans, pleine d’espoir et d’amour pour Paul. Mais ce soir-là, tout bascule. Madame Françoise, la mère de Paul, a toujours eu des mots durs pour moi. Mais entendre, par hasard, alors qu’elle croyait que je n’étais pas là, « Elle ne sait même pas faire bouillir de l’eau, comment pourrait-elle nourrir mon fils ? », m’a brisée.

Je me souviens encore du parfum du persil frais que j’avais ajouté à la soupe, espérant lui rappeler les dimanches de son enfance. Mais rien n’y fait. Pour elle, je ne serai jamais assez bien. Je me suis réfugiée dans la salle de bains, étouffant mes sanglots dans une serviette. Paul est venu me chercher, mal à l’aise :

— Jasmina… tu sais comment elle est… Ne fais pas attention.

Mais comment ne pas faire attention ? Chaque repas devient un examen. Chaque geste en cuisine, une épreuve. Je me mets à douter de tout : ma façon d’éplucher les pommes de terre, de couper les carottes, même de choisir le pain à la boulangerie du coin. La France m’a accueillie avec ses lumières et ses promesses, mais dans cette cuisine étroite, je me sens étrangère.

Les jours passent et la tension s’installe. Madame Françoise vient plus souvent « aider » à la maison. Elle pose son sac sur la table comme on pose une sentence. Elle inspecte les placards, soupire devant mes choix de yaourts, critique la marque du beurre.

— À ton époque, tu faisais comment ? demande-t-elle à Paul un soir.
— Jasmina fait très bien à manger, répond-il sans conviction.

Je sens que je perds pied. Je commence à éviter la cuisine quand elle est là. Je laisse Paul préparer le café pour sa mère. Mais cela ne fait qu’empirer les choses.

Un dimanche matin, alors que je prépare un gratin dauphinois pour impressionner Françoise, elle entre sans frapper.

— Tu sais que Paul préfère les pommes de terre sautées ?

Je serre les dents.
— Il ne m’a rien dit…
— Il ne veut pas te vexer. Mais moi je te le dis : il n’aime pas ce genre de plat compliqué.

Je sens la colère monter en moi. Pourquoi tout ce que je fais est-il toujours mal interprété ? Pourquoi Paul ne prend-il jamais ma défense ?

Ce soir-là, après le départ de Françoise, j’explose :
— Tu ne dis jamais rien ! Tu la laisses me rabaisser !
Paul soupire :
— C’est ma mère… Elle est comme ça avec tout le monde.
— Mais moi je ne suis pas « tout le monde » !

Le silence s’installe entre nous. Je dors mal cette nuit-là. Je rêve d’une grande table où tout le monde rit ensemble, où la soupe réchauffe les cœurs au lieu de les blesser.

Les semaines passent et je m’éteins peu à peu. Je n’invite plus personne à la maison. Je cuisine machinalement, sans amour ni envie. Un soir, alors que je rentre tard du travail, je trouve Paul et sa mère en train de dîner sans moi.

— Tu n’as pas prévenu que tu rentrais si tard, lance Françoise en essuyant sa bouche avec ma serviette préférée.

Je monte dans la chambre sans un mot. Les larmes coulent sur mes joues. Où est passée la chaleur de notre foyer ? Où est passée l’envie de partager ?

Un matin pluvieux, alors que je me regarde dans le miroir embué de la salle de bains, je me pose une question : ai-je perdu mon identité pour plaire à une femme qui ne m’aimera jamais ?

Je décide alors d’inviter ma propre mère à dîner chez nous. Elle arrive avec son sourire fatigué et son accent chantant du Sud-Ouest. Elle m’aide à préparer une garbure comme on en faisait chez nous. Quand Françoise arrive et voit ma mère aux fourneaux, elle fronce les sourcils mais ne dit rien.

Le repas se passe dans un silence tendu. Ma mère tente quelques blagues sur le temps parisien ; Paul sourit timidement ; Françoise picore son assiette sans un mot.

Après le dessert, ma mère me serre fort dans ses bras :
— Ma fille, tu n’as rien à prouver à personne.

Ces mots résonnent en moi comme une délivrance. Ce soir-là, je décide que ma cuisine sera désormais un lieu d’amour et non de compétition.

Quelques semaines plus tard, Paul me rejoint dans la cuisine alors que je prépare une tarte aux pommes.
— Tu sais… J’ai parlé à maman. Je lui ai dit d’arrêter avec ses remarques.
Je le regarde avec surprise et soulagement.
— Merci…
Il me prend la main :
— C’est chez nous ici. Pas chez elle.

Je souris enfin sincèrement. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour retrouver la chaleur du foyer que j’ai tant cherché.

Mais dites-moi… Combien d’entre vous ont déjà ressenti cette solitude au cœur même de leur maison ? Est-ce qu’on doit vraiment se perdre pour être acceptée ?