Au cœur de la nuit, un sac à la main : Comment j’ai reconstruit ma vie

« Maman, pourquoi on part maintenant ? » La voix tremblante de Léa résonne dans la cage d’escalier sombre. Je serre plus fort la main de Paul, mon petit dernier, qui s’accroche à mon manteau. Il est deux heures du matin. Dans l’autre main, je traîne un vieux sac de sport bourré à craquer : quelques vêtements, les carnets de santé des enfants, et mon portefeuille. C’est tout ce que j’ai pu emporter en quittant l’appartement de la rue des Lilas. Derrière nous, le silence est lourd, mais je sens encore la colère de Vincent vibrer dans les murs. Je n’ai pas eu le choix. Ce soir, il a levé la main sur Léa. Ce soir, c’était trop.

Je descends les marches à toute vitesse, le cœur battant à m’en faire mal. Je me répète que je fais ce qu’il faut. Mais au fond, j’ai peur. Peur de l’inconnu, peur de ne pas y arriver seule avec deux enfants. Peur aussi de ce que dira ma mère quand elle saura que je suis partie sans prévenir. Elle n’a jamais aimé Vincent, mais elle déteste encore plus les scandales.

Dans la rue déserte, je compose le numéro du 115. Une voix fatiguée me répond. « Oui madame, il y a une place pour vous et vos enfants dans un foyer à Montreuil. » Je remercie à voix basse, les larmes me montant aux yeux. Léa me regarde sans comprendre. Paul s’est endormi sur mon épaule.

Le foyer est froid, impersonnel. Les draps sentent la lessive bon marché et la lumière crue me donne envie de pleurer. Mais au moins, ici, Vincent ne peut pas nous trouver. Les premiers jours sont un cauchemar : Léa fait des cauchemars toutes les nuits, Paul refuse de manger. Je passe mes journées à remplir des dossiers pour la CAF, la mairie, l’école… J’ai l’impression d’être invisible dans cette France qui ne veut pas voir ses pauvres.

Ma famille ? Je n’ose pas appeler. Ma mère m’en voudrait d’avoir « tout gâché ». Mon frère Pierre ne décroche jamais quand je l’appelle. Il a sa vie, ses problèmes. Je me sens seule au monde.

Un matin, alors que je dépose les enfants à l’école du quartier, une assistante sociale m’arrête : « Madame Martin ? Vous avez pensé à demander une place en crèche pour Paul ? » Je hoche la tête sans conviction. Elle insiste : « Il faut penser à vous aussi. » Penser à moi… Cela fait des années que je ne sais plus ce que ça veut dire.

Les semaines passent. Je trouve un petit boulot dans une boulangerie du coin : 20 heures par semaine, payé au SMIC. C’est peu, mais c’est déjà ça. Les enfants commencent à sourire à nouveau. Léa se fait une copine en classe ; Paul apprend à dire « bonjour » à la boulangère.

Un soir d’hiver, alors que je rentre du travail, ma mère m’appelle enfin. Sa voix est sèche : « Camille, tu comptes rester longtemps dans cette situation ? Tu sais bien que tu ne peux pas élever deux enfants toute seule… » Je ravale mes larmes et lui réponds que je n’ai pas le choix. Elle soupire : « Tu as toujours été trop fière… »

Je raccroche en tremblant. Pourquoi est-ce si difficile d’être comprise par sa propre famille ? Pourquoi le regard des autres pèse-t-il si lourd ?

Au foyer, je me lie d’amitié avec Fatima, une autre mère seule avec deux enfants. Elle aussi a fui un mari violent. Un soir, on partage un café dans la cuisine commune.

— Tu crois qu’on va s’en sortir ?
— On n’a pas le choix, répond-elle en souriant tristement.

Petit à petit, je reprends confiance en moi. J’apprends à remplir les papiers administratifs sans pleurer devant la préfecture. J’ose demander une aide alimentaire à la Croix-Rouge. Je découvre qu’il existe des associations pour aider les femmes comme moi.

Un jour, la directrice du foyer m’annonce qu’un logement social vient de se libérer à Bagnolet. Un T2 minuscule mais rien qu’à nous ! Je saute de joie en serrant mes enfants dans mes bras.

Le déménagement est épuisant mais libérateur. Pour la première fois depuis des années, je peux fermer la porte derrière moi sans craindre les cris ou les coups. Les enfants décorent leur chambre avec des dessins colorés ; j’achète une plante verte pour le salon.

Mais tout n’est pas rose : l’argent manque toujours et les fins de mois sont difficiles. Parfois je dois choisir entre payer l’électricité ou acheter des chaussures neuves pour Léa. Les démarches administratives semblent sans fin ; chaque courrier officiel me donne des sueurs froides.

Un soir d’été, alors que je regarde les enfants jouer dans le square en bas de chez nous, Pierre m’appelle enfin.

— Camille… Je suis désolé de ne pas avoir été là plus tôt.
— Il n’est jamais trop tard pour bien faire…

On parle longtemps ; il promet de venir nous voir bientôt.

Aujourd’hui, cela fait deux ans que j’ai fui Vincent. Je travaille toujours à la boulangerie mais j’ai commencé une formation d’aide-soignante grâce à Pôle Emploi. Les enfants vont bien ; Léa rêve de devenir vétérinaire et Paul veut être pompier.

Parfois je repense à cette nuit où tout a basculé. J’ai eu peur de ne pas être assez forte… Mais j’ai tenu bon.

Est-ce que cette force sommeille en chacune d’entre nous ? Ou bien faut-il toucher le fond pour découvrir qu’on peut remonter ?