À un pas de signer pour l’appartement, ma fille a explosé – et elle avait raison
« Tu ne comprends donc rien, maman ?! Je ne veux pas vivre ici ! »
La voix de Camille résonne encore dans la cage d’escalier glaciale de l’immeuble. Je serre les clés dans ma main, le cœur battant. Nous venons de visiter ce trois-pièces à Monplaisir, à Lyon, que j’ai mis des semaines à dénicher. Un appartement lumineux, au loyer presque abordable – une perle rare dans cette ville où tout semble hors de portée pour une mère célibataire comme moi.
Mais Camille, dix ans, les yeux rougis par la colère, refuse d’avancer. Elle plante ses baskets sur le carrelage, me fixe avec une intensité qui me déstabilise. « Pourquoi tu ne m’écoutes jamais ? Tu ne vois pas que ça ne va pas ici ? »
Je sens la honte monter. Autour de nous, les bruits du palier : une porte qui claque, un chien qui aboie, des voix étouffées. Je voudrais disparaître. J’ai envie de lui crier que je fais tout ça pour elle, que je me bats chaque jour contre la fatigue, les fins de mois impossibles, les regards condescendants des agents immobiliers. Mais je ravale mes mots. Je me penche vers elle :
— Camille, on n’a pas le choix. Tu sais bien qu’on ne peut plus rester chez Mamie. Elle est fatiguée, et puis…
— Mais ici c’est pire ! Tu n’as pas vu l’odeur dans l’ascenseur ? Et la voisine qui crie ? Et puis…
Elle baisse la voix, soudain fragile :
— J’ai peur ici.
Je reste figée. Peur ? Je regarde autour de moi : la cage d’escalier grise, les murs écaillés, l’ampoule nue qui grésille. Je me souviens du regard fuyant du propriétaire pendant la visite, des bruits étranges derrière la porte du fond. Mais je me suis dit que ce n’était pas grave. Que l’important était d’avoir un toit.
Le soir même, je m’effondre sur le canapé du salon chez ma mère. Camille dort déjà, roulée en boule contre son doudou. Ma mère me regarde sans rien dire, puis pose sa main sur la mienne.
— Tu sais, parfois les enfants sentent des choses qu’on ne veut pas voir.
Je soupire. Je pense à mon travail à la mairie, aux heures supplémentaires non payées, à mon ex-mari qui a refait sa vie à Bordeaux et se contente d’envoyer un virement chaque mois. Je pense à toutes ces années où j’ai dû être forte pour deux.
Le lendemain matin, je reçois un appel du propriétaire :
— Alors, vous signez aujourd’hui ? J’ai d’autres visites prévues…
Je sens la pression monter. Je regarde Camille préparer son cartable en silence. Son visage est fermé. Je repense à sa peur, à son intuition. Et si elle avait raison ?
Je décide d’enquêter un peu plus sur l’immeuble. Au café du coin, j’aborde la serveuse :
— Vous connaissez l’immeuble du 24 rue des Lilas ?
Elle grimace :
— Ah… Celui-là ? Il y a souvent des soucis. L’an dernier, il y a eu une fuite de gaz… Et puis les voisins du troisième sont bizarres. On dit qu’il y a eu des histoires pas nettes.
Mon cœur se serre. J’ai failli précipiter ma fille dans un endroit dangereux par peur de manquer de toit.
Le soir venu, je m’assieds près de Camille.
— Tu sais, j’ai réfléchi à ce que tu as dit hier.
Elle me regarde avec méfiance.
— On ne va pas prendre cet appartement.
Ses yeux s’agrandissent.
— C’est vrai ?
Je hoche la tête. Elle se jette dans mes bras en pleurant.
Les semaines suivantes sont difficiles. Les visites s’enchaînent, toutes décevantes ou hors budget. Les tensions montent entre ma mère et moi ; elle supporte mal notre présence prolongée dans son petit deux-pièces du quartier de la Croix-Rousse. Un soir, après une dispute sur la vaisselle non faite, elle explose :
— Tu crois que c’est facile pour moi aussi ? J’ai élevé deux enfants seule ! Mais au moins, moi, je savais écouter !
Je claque la porte et descends dans la rue en pleurant. Je me sens nulle, incapable d’offrir une vie stable à ma fille.
Mais quelque chose a changé entre Camille et moi. Elle me parle plus souvent de ses peurs, de ses rêves aussi. Un matin, elle me dit :
— Tu sais maman, je préfère qu’on soit ensemble dans un petit endroit que séparées dans un grand appartement triste.
Ses mots me bouleversent.
Finalement, c’est par hasard qu’on trouve notre nouveau chez-nous : un studio modeste mais propre dans le quartier de Gerland, avec une cour intérieure où Camille peut jouer. Le propriétaire est un vieux monsieur bienveillant qui nous accueille avec un sourire sincère.
Le jour où nous emménageons enfin, je regarde ma fille sauter sur le lit en riant et je sens une paix nouvelle m’envahir.
Ce soir-là, alors que je range nos quelques affaires dans la minuscule cuisine, je repense à tout ce chemin parcouru.
Ai-je failli passer à côté de l’essentiel par peur du manque ? Est-ce qu’on écoute assez nos enfants quand ils nous alertent sur ce qu’on ne veut pas voir ?
Et vous… avez-vous déjà ignoré une intuition précieuse par souci de sécurité ou par peur du lendemain ?