Trop tard pour demander pardon – Une histoire de famille, de culpabilité et de pardon

— Allô ?

La voix de mon frère, Étienne, tremblait à l’autre bout du fil. Il était à peine huit heures du matin, un mardi gris de novembre à Lyon. Je savais déjà, avant même qu’il ne prononce les mots fatidiques, que quelque chose s’était brisé. « Maman est à l’hôpital… C’est grave, Paul. »

Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai regardé autour de moi, mon appartement en désordre, les dossiers empilés sur la table basse, le mug de café froid. Depuis combien de temps n’avais-je pas appelé maman ? Trois semaines ? Un mois ? Je me suis souvenu de son dernier message vocal : « Mon grand, donne-moi de tes nouvelles… »

Je me suis précipité à l’hôpital Edouard Herriot, traversant la ville comme un automate. Dans la salle d’attente, Étienne m’attendait, les yeux rouges. Il m’a serré dans ses bras, maladroitement. On ne se voyait plus beaucoup non plus. La famille s’était effilochée au fil des années, chacun absorbé par ses propres soucis.

Quand j’ai vu maman, allongée sur ce lit blanc, branchée à des machines qui clignotaient doucement, j’ai senti une douleur sourde me traverser la poitrine. Elle a ouvert les yeux, a esquissé un sourire fatigué. « Paul… tu es venu… »

J’ai voulu lui dire tant de choses. Lui demander pardon pour mes absences, pour mes silences. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. J’ai serré sa main, glacée et fragile.

— Tu sais, je t’aime, maman.

Elle a fermé les yeux, une larme roulant sur sa joue. Étienne est entré à ce moment-là, posant une main sur mon épaule.

— On aurait dû être là plus souvent…

J’ai hoché la tête. Mais à quoi bon regretter maintenant ?

Les jours suivants ont été un enchaînement de visites à l’hôpital, d’espoirs déçus et de conversations murmurées dans le couloir. Papa venait rarement ; depuis leur divorce il y a dix ans, il s’était éloigné de nous tous. Je me suis surpris à lui en vouloir : pourquoi c’était toujours maman qui portait tout ?

Un soir, alors que je raccompagnais Étienne chez lui dans le Vieux Lyon, il a explosé :

— Tu sais ce qu’elle m’a dit ? Qu’elle avait peur de mourir sans nous avoir réunis… Tu te rends compte ? On s’est laissé bouffer par le boulot, par nos vies minables…

Je n’ai rien trouvé à répondre. J’avais envie de hurler moi aussi. De tout casser. Mais j’ai gardé le silence.

Maman est partie un jeudi matin. Sans bruit. J’étais en réunion quand Étienne m’a appelé cette fois-là. Je n’ai pas décroché tout de suite. Quand je suis arrivé à l’hôpital, il était trop tard.

Le vide m’a englouti. J’ai erré dans l’appartement de maman, touchant ses affaires comme pour retenir un peu d’elle. Sur la table du salon, une pile de lettres jamais envoyées : des brouillons pour moi et Étienne. Des mots d’amour maladroits, des conseils pour la vie adulte, des souvenirs d’enfance.

J’ai lu ces lettres en pleurant toutes les larmes de mon corps. Pourquoi n’avais-je pas pris le temps ? Pourquoi avais-je laissé la routine me voler ces moments ?

Aux obsèques, la famille s’est retrouvée au cimetière de la Croix-Rousse. Les cousins que je ne voyais plus que sur Facebook étaient là, silencieux. Papa est venu aussi ; il a pleuré en silence au fond de l’allée.

Après la cérémonie, on s’est retrouvés chez Étienne autour d’un café tiède et d’un gâteau sec acheté à la boulangerie du coin. Personne ne savait quoi dire.

— On fait quoi maintenant ? a demandé ma cousine Claire.

Personne n’a répondu.

Les semaines ont passé. J’ai repris le travail, mais tout me semblait vide de sens. Les collègues évitaient mon regard ou me tapotaient l’épaule avec maladresse.

Un soir d’hiver, j’ai retrouvé Étienne dans un bar du centre-ville.

— Tu crois qu’on aurait pu faire autrement ?

Il a haussé les épaules.

— On fait tous des erreurs… Mais on peut essayer d’être là l’un pour l’autre maintenant.

On a parlé longtemps ce soir-là. De maman, de nos souvenirs d’enfance : les vacances à Annecy, les disputes pour la télécommande, les crêpes du dimanche soir.

Petit à petit, on a recommencé à se voir plus souvent. À Noël, on a invité papa – une première depuis des années. Ce n’était pas parfait ; il y avait encore des silences gênants et des maladresses. Mais c’était un début.

Aujourd’hui encore, je pense à maman tous les jours. Je relis parfois ses lettres quand le manque devient trop fort. J’essaie d’appeler Étienne chaque semaine ; parfois on se dispute encore pour des broutilles, mais on se rappelle toujours à la fin que rien n’est plus important que ça : être là les uns pour les autres.

Je me demande souvent : pourquoi attend-on toujours qu’il soit trop tard pour dire ce qu’on ressent ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé par l’indifférence et le temps ?