Seule à Lyon : La demande qui a brisé ma famille

« Non, maman, ce n’est pas possible. »

La voix de mon fils, Pierre, résonne encore dans ma tête. C’était un dimanche pluvieux, le genre de journée où l’on sent le poids du ciel jusque dans ses os. J’étais assise dans la cuisine, les mains crispées autour d’une tasse de thé froid, et j’attendais qu’il me regarde dans les yeux. Mais il fixait le carrelage, comme s’il cherchait une issue sous ses pieds.

« Tu comprends, avec les enfants, le travail… On n’a pas la place. »

Sa femme, Claire, hochait la tête sans un mot. J’ai senti ma gorge se serrer. Je n’avais pas demandé grand-chose. Juste un coin, une chambre, un peu de chaleur humaine. Depuis que Jean est parti, il y a deux ans, l’appartement à la Croix-Rousse est devenu trop grand, trop vide. Les murs me rappellent chaque jour son absence.

J’ai tenté ma chance auprès de ma fille, Sophie. Elle vit à Villeurbanne avec son compagnon et leur petite fille. « Maman, tu sais bien que c’est compliqué… On n’a pas assez d’espace, et puis… » Elle a laissé sa phrase en suspens. J’ai compris. Je n’étais plus la bienvenue nulle part.

Le soir même, j’ai erré dans l’appartement silencieux. J’ai ouvert les placards pour y ranger des souvenirs que je n’arrivais plus à regarder : la vieille écharpe de Jean, ses lunettes posées sur la commode, les photos jaunies de nos vacances à Arcachon. J’ai pleuré en silence, pour ne pas déranger les voisins à travers les murs fins.

Les jours suivants se sont étirés comme une longue plainte. Je me suis surprise à parler toute seule, à commenter les infos à la radio ou à râler contre le facteur qui oubliait toujours mon journal dans la boîte aux lettres du dessus. Le matin, je faisais semblant d’avoir un but : aller chercher du pain chez Monsieur Martin, le boulanger du coin, ou acheter des fruits au marché de la place Bertone. Mais tout cela sonnait faux. Je n’étais qu’une vieille femme invisible parmi tant d’autres.

Un jeudi matin, j’ai croisé Madame Lefèvre sur le palier. Elle aussi vit seule depuis des années. « Vous allez bien, Françoise ? » m’a-t-elle demandé avec ce sourire triste que seuls les solitaires savent offrir. J’ai haussé les épaules : « On fait aller… »

Un soir, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai appelé Pierre. « Est-ce que je peux venir dîner dimanche ? » Il a hésité : « Oui… mais pas trop tard, hein ? Les enfants ont école le lendemain. »

Le dimanche venu, j’ai mis ma plus belle robe et préparé un gâteau au chocolat comme autrefois. Mais chez eux, tout était différent. Les enfants couraient partout, Claire jetait des regards impatients vers l’horloge et Pierre parlait boulot entre deux bouchées. Personne ne m’a vraiment écoutée quand j’ai raconté une anecdote sur leur père. J’étais là sans être là.

En rentrant chez moi sous la pluie battante, j’ai compris que je ne faisais plus partie de leur vie. J’étais devenue une visiteuse occasionnelle, une obligation dominicale.

J’ai tenté de me rapprocher d’autres personnes âgées du quartier. Au club du troisième âge, on joue au Scrabble et on boit du café tiède en parlant des douleurs qui s’installent avec l’âge. Mais personne ne remplace la chaleur d’une famille.

Un jour, Sophie m’a appelée : « Maman, tu pourrais peut-être envisager une résidence senior ? Tu serais moins seule… » J’ai senti la colère monter : « Tu veux m’abandonner dans un mouroir ? » Elle a soupiré : « Ce n’est pas ça… On veut juste que tu sois bien entourée. »

Mais je ne veux pas être entourée par des inconnus payés pour me sourire. Je veux entendre les rires de mes petits-enfants au réveil, sentir l’odeur du café partagé avec mes enfants le matin.

J’ai pensé à vendre l’appartement pour partir ailleurs, mais où irais-je ? Tout ce que j’aime est ici : les souvenirs avec Jean, les promenades sur les quais du Rhône, le marché du samedi matin…

Parfois je me demande : ai-je été une mauvaise mère ? Ai-je trop donné ? Pas assez ? Pourquoi mes enfants me repoussent-ils aujourd’hui ?

Hier soir encore, j’ai regardé par la fenêtre les lumières de la ville s’allumer une à une. Et je me suis dit que je n’étais pas la seule à souffrir ainsi. Combien sommes-nous en France à vieillir seuls dans l’indifférence générale ?

Est-ce cela, vieillir aujourd’hui ? Être invisible aux yeux de ceux qu’on a aimés plus que tout ?

Et vous… Que feriez-vous à ma place ? Est-ce moi qui attends trop de mes enfants ou est-ce notre société qui oublie ses anciens ?