Quand chez soi n’est plus chez soi : Comment une décision de ma belle-mère a bouleversé notre vie
« Tu n’as pas le choix, Camille. C’est ça ou la rue. »
La voix sèche de ma belle-mère, Françoise, résonne encore dans ma tête. Ce soir-là, je me tenais debout dans le salon de notre appartement à Montreuil, serrant la main de mon fils Paul, six ans, pendant que mon mari Julien baissait les yeux, incapable de soutenir mon regard. Les cartons s’empilaient déjà dans l’entrée. Tout ce que nous avions construit, nos souvenirs, nos rires, nos disputes même, allait être réduit à quelques sacs et valises.
Françoise avait toujours été une femme autoritaire, mais jamais je n’aurais imaginé qu’elle irait jusque-là. Après la perte soudaine de son emploi à la mairie et l’annonce de la vente de son propre appartement, elle avait exigé que nous quittions le nôtre – dont elle était propriétaire – pour qu’elle puisse y emménager. « C’est temporaire », avait-elle dit. « Juste le temps que je me retourne. » Mais dans sa bouche, « temporaire » sonnait comme une condamnation à perpétuité.
La studette où elle nous a installés faisait à peine 25 mètres carrés. Un lit double, un matelas au sol pour Paul, une kitchenette minuscule et une salle d’eau où l’on ne pouvait pas étendre les bras sans heurter le mur. Dès la première nuit, j’ai compris que rien ne serait plus jamais comme avant.
« Maman, pourquoi on ne peut pas rentrer chez nous ? » Paul me fixait de ses grands yeux fatigués alors que je tentais de l’endormir sur son matelas. Je lui ai caressé les cheveux en silence, la gorge nouée. Julien passait ses soirées dehors à marcher dans les rues du quartier, fuyant la promiscuité et les reproches muets de sa mère.
Les jours se sont enchaînés dans une routine étouffante. Françoise venait chaque matin vérifier si nous avions bien rangé nos affaires. Elle critiquait la façon dont je préparais le petit-déjeuner, la manière dont Julien s’habillait pour aller travailler, ou encore les dessins que Paul accrochait au mur avec du scotch. « Tu vas abîmer la peinture ! » criait-elle depuis le couloir.
Un soir, alors que je pliais le linge sur le lit, j’ai surpris une conversation entre Julien et sa mère :
— Tu ne peux pas continuer comme ça, maman. On étouffe tous ici.
— Ah bon ? Et tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai tout perdu !
— Mais ce n’est pas une raison pour nous imposer ça…
— Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à partir !
J’ai senti mon cœur se serrer. Partir ? Mais où irions-nous ? Avec nos salaires modestes et les loyers parisiens hors de prix, impossible de retrouver un logement décent rapidement. Les listes d’attente pour un HLM étaient interminables.
Petit à petit, la tension a grignoté notre couple. Les disputes éclataient pour un rien : un tube de dentifrice mal refermé, une chaussette égarée, un mot de trop. Paul s’est mis à faire des cauchemars et à bégayer. Je me suis surprise à envier les familles heureuses que je croisais au parc.
Un dimanche matin, alors que Françoise était sortie faire des courses, j’ai craqué. J’ai éclaté en sanglots devant Julien.
— Je n’en peux plus… Je veux juste qu’on retrouve notre vie d’avant…
— Je sais… Mais je ne sais pas comment faire…
Nous avons envisagé toutes les solutions : squatter chez des amis, demander de l’aide à la mairie, même retourner vivre chez mes parents en Bretagne. Mais chaque option semblait impossible ou humiliante.
Le temps passait et la situation empirait. Françoise devenait de plus en plus intrusive. Elle ouvrait notre courrier sans gêne, fouillait dans nos affaires sous prétexte de « ranger ». Un soir, elle a jeté les dessins de Paul à la poubelle en disant : « Ça fait désordre ! »
Ce soir-là, j’ai pris mon fils dans mes bras et j’ai pleuré avec lui. J’ai compris que ce n’était pas seulement un problème d’espace ou d’intimité : c’était une question de dignité. Comment expliquer à un enfant que son foyer peut lui être arraché du jour au lendemain ? Que même ceux qui devraient nous protéger peuvent devenir nos bourreaux ?
Un matin d’avril, alors que le soleil filtrait à peine par la fenêtre sale de la studette, j’ai pris une décision. J’ai appelé mon ancienne collègue Sophie qui travaillait dans une association d’aide aux familles en difficulté.
— Camille ? Tu veux venir boire un café ?
— Non… J’ai besoin d’aide…
Grâce à elle, nous avons obtenu un rendez-vous avec une assistante sociale. Quelques semaines plus tard, on nous proposait un logement temporaire dans une résidence sociale à Bagnolet. Ce n’était pas le rêve : une chambre exiguë mais rien qu’à nous trois. Pas de belle-mère pour surveiller nos moindres faits et gestes.
Le jour du départ, Françoise n’a rien dit. Elle a simplement refermé la porte derrière nous sans un regard. Dans l’ascenseur, Paul m’a serrée fort contre lui.
— On rentre à la maison maintenant ?
J’ai souri tristement.
— Pas encore… Mais on va y arriver.
Aujourd’hui encore, je me demande si l’on peut vraiment retrouver un foyer quand on vous l’a arraché. Est-ce que le « chez soi » existe ailleurs que dans les murs ? Ou bien est-ce simplement là où l’on se sent aimé et respecté ? Qu’en pensez-vous ?