Pourquoi ma propre sœur veut-elle me mettre à la porte ?
« Tu n’as pas honte, Élisabeth ? Quatre appartements à ton nom, et tu veux encore garder celui-ci ? » La voix de Claire résonne dans le salon, tranchante comme une lame. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, cherchant un peu de chaleur dans ce matin glacial de février à Lyon. Maman, assise entre nous sur le vieux canapé, baisse les yeux, incapable de soutenir le regard de l’une ou l’autre.
Je n’aurais jamais cru en arriver là. Nous étions deux sœurs inséparables, complices dans nos bêtises d’enfance, partageant secrets et rêves sous les toits mansardés de notre immeuble du quartier Croix-Rousse. Mais depuis la mort de papa, tout a changé. L’argent, l’héritage, les appartements… tout est devenu source de discorde. Et aujourd’hui, Claire veut que je parte.
« Ce n’est pas une question d’appartements, Claire. C’est notre maison d’enfance. Celle où maman a vécu toute sa vie ! » Ma voix se brise. Je vois dans ses yeux une froideur que je ne lui connaissais pas.
Elle soupire, croise les bras. « Tu ne comprends pas, Élisabeth. On doit vendre. Maman a besoin d’argent pour la maison de retraite. Et toi, tu as déjà tout ce qu’il te faut ! »
Je sens la colère monter. « Tu crois que je vis dans le luxe ? Tu sais très bien que mes appartements sont tous loués pour rembourser les crédits. Je n’ai que ce toit au-dessus de la tête ! »
Maman se met à pleurer doucement. Je voudrais la prendre dans mes bras, mais elle se recroqueville sur elle-même. Depuis des mois, elle ne supporte plus nos disputes. Elle dit qu’elle préfère mourir que nous voir nous déchirer ainsi.
Le soir venu, je m’enferme dans ma chambre d’adolescente, entourée des posters fanés et des livres jaunis par le temps. Je repense à tout ce que nous avons traversé : les vacances à La Baule, les Noëls chez Mamie Jeanne, les disputes pour des broutilles qui se terminaient toujours par des éclats de rire. Comment en sommes-nous arrivées là ?
Le lendemain matin, Claire revient avec un notaire. Elle veut faire signer à maman un compromis de vente. Je me dresse devant la porte : « Tu ne lui feras rien signer tant qu’elle n’aura pas compris ce que ça implique ! »
Le notaire me regarde, gêné. Claire explose : « Tu veux quoi ? Qu’on finisse toutes à la rue ? »
Je sens mes jambes fléchir. « Non… Je veux juste qu’on trouve une solution ensemble. Pas comme des ennemies ! »
Mais Claire ne veut rien entendre. Elle parle d’investissement, de fiscalité, de rendement locatif. Des mots froids qui n’ont rien à voir avec notre histoire familiale.
Les jours passent et la tension monte. Maman tombe malade ; son cœur fragile ne supporte plus le stress. Je passe mes nuits à veiller sur elle, à lui préparer ses médicaments, pendant que Claire envoie des mails rageurs et menace d’appeler un avocat.
Un soir, alors que je prépare une soupe pour maman, elle me prend la main : « Tu sais, ma chérie… Je ne veux pas être un poids pour vous deux. Si vendre cet appartement peut vous réconcilier… »
Je sens les larmes couler sur mes joues. « Mais maman… Ce n’est pas toi le problème. C’est nous… C’est moi… »
Je repense à mon divorce difficile, à mes enfants qui vivent loin, à cette solitude qui me ronge depuis des années. Peut-être que je m’accroche trop à ce lieu parce qu’il est tout ce qui me reste.
Quelques jours plus tard, je reçois une lettre recommandée : Claire a lancé une procédure pour forcer la vente du bien commun. J’ai l’impression qu’on m’arrache le cœur.
Je décide alors d’aller voir Claire chez elle, à Villeurbanne. Elle ouvre la porte à peine entrouverte.
« Qu’est-ce que tu veux encore ? »
Je prends une grande inspiration : « Je veux comprendre… Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu me détestes autant ? »
Elle détourne le regard. « Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai perdu mon boulot, Élisabeth ! J’ai des dettes ! Et toi… toi tu as toujours été la préférée… Celle qui réussit tout… »
Je reste sans voix. Je n’avais jamais vu sa souffrance sous cet angle.
« Claire… Je ne savais pas… Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »
Elle éclate en sanglots. Pour la première fois depuis des années, je prends ma sœur dans mes bras.
Nous parlons longtemps cette nuit-là. De nos peurs, de nos échecs, de ce père absent qui nous a tant manqué et de cette mère qui s’accroche à ses souvenirs comme à une bouée.
Finalement, nous décidons de chercher une solution ensemble : louer l’appartement pour payer la maison de retraite de maman et partager les revenus équitablement.
Ce n’est pas parfait ; il y aura encore des disputes et des incompréhensions. Mais au moins, nous avons retrouvé un peu de cette tendresse perdue.
Parfois je me demande : pourquoi l’argent a-t-il autant de pouvoir sur nos vies ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer une famille brisée par la cupidité ? Qu’en pensez-vous ?