Pourquoi elle et pas moi ? : Histoire d’une injustice dans la famille Lefèvre
« Tu comprends, Camille, Chloé en a plus besoin que toi. »
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, froide, tranchante, comme un couperet. Je suis assise sur le vieux canapé du salon, les mains crispées sur mes genoux. Chloé, ma sœur cadette, détourne les yeux. Elle sait. Elle sait que ce qu’il se passe n’est pas juste. Mais elle ne dit rien. Elle laisse faire.
Tout a commencé ce samedi de mai, quand maman nous a réunies dans l’appartement familial à Nantes. Je croyais naïvement qu’elle voulait simplement passer du temps avec ses filles. Mais très vite, l’atmosphère s’est chargée d’électricité. Maman a sorti une enveloppe épaisse de son sac à main et l’a tendue à Chloé. « Pour ton apport, ma chérie. »
J’ai senti mon cœur se serrer. J’ai attendu mon tour, un sourire figé sur les lèvres. Mais rien. Pas un mot pour moi. Pas un geste. Juste ce silence pesant qui me hurlait que je n’étais pas celle qu’on choisit.
Le soir même, j’ai appelé mon père. Il vit à Lyon depuis le divorce, loin de nos histoires. « Tu sais, Camille, ta mère a toujours eu un faible pour Chloé… » Sa voix était lasse, résignée. Comme si tout cela était normal, comme si je devais m’y faire.
Mais comment accepter l’injustice quand elle vient de ceux qu’on aime le plus ?
Je repense à notre enfance. Chloé était la petite princesse, fragile et capricieuse. Moi, j’étais la grande sœur raisonnable, celle qui ne faisait pas de vagues. J’ai toujours cru que ça finirait par s’équilibrer. Que maman finirait par voir mes efforts, mes sacrifices.
Mais non.
Depuis ce jour-là, tout a changé entre nous. Je n’arrive plus à regarder Chloé sans ressentir un mélange de jalousie et de tristesse. Elle essaie parfois de me parler, mais je reste froide, distante. « Camille, tu sais que je n’ai rien demandé… »
« Mais tu as tout accepté », ai-je craché un soir où la colère a pris le dessus.
Les repas de famille sont devenus des champs de mines. Maman fait comme si de rien n’était, parle des rideaux du nouvel appartement de Chloé, des travaux à prévoir… Moi, j’étouffe. J’ai envie de hurler : « Et moi ? Est-ce que tu m’aimes moins ? »
J’en parle à mes amis, mais ils ne comprennent pas vraiment. « Tu as un bon boulot à Paris, tu n’as pas besoin d’aide », me disent-ils. Mais ce n’est pas une question d’argent. C’est une question d’amour, de reconnaissance.
Un soir d’orage, je me suis retrouvée devant l’immeuble de maman. J’ai hésité longtemps avant de sonner. Elle m’a ouvert la porte avec son sourire habituel, comme si rien ne s’était passé.
« Maman, pourquoi tu as fait ça ? »
Elle a soupiré, s’est assise en face de moi.
« Chloé est plus fragile que toi… Elle ne s’en serait pas sortie sans coup de pouce. Toi, tu es forte, indépendante… »
Je me suis levée brusquement.
« Mais moi aussi j’ai besoin d’être aimée ! Moi aussi j’aurais aimé que tu penses à moi ! »
Elle m’a regardée sans comprendre.
Je suis partie en claquant la porte.
Depuis ce soir-là, je ne parle plus à ma mère. Les messages s’accumulent sur mon téléphone : « Tu me manques », « Reviens dîner à la maison », « On est une famille… »
Mais je n’y arrive pas.
Chloé m’a écrit une longue lettre pour s’excuser : « Je ne voulais pas te blesser… Je donnerais tout pour retrouver notre complicité d’avant… »
Mais comment pardonner quand la blessure est si profonde ?
Je me sens seule au monde. Je regarde les familles heureuses dans la rue et je me demande si elles connaissent aussi ces failles invisibles qui brisent les cœurs.
Parfois je me dis que je devrais tourner la page, construire ma propre famille loin de tout ça. Mais une partie de moi espère encore que maman comprendra un jour ce qu’elle m’a fait.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer ses enfants de façon égale ? Ou bien y a-t-il toujours un préféré ?
Et vous… avez-vous déjà ressenti cette injustice au sein de votre propre famille ?