Mon gendre pensait que l’entreprise familiale était un passe-droit : le choc de la réalité

« Tu ne vas pas me dire que je dois me lever à quatre heures du matin comme tout le monde ? » La voix de Thomas résonne encore dans la petite cuisine de la boulangerie, tranchante, presque moqueuse. Je serre les poings derrière le comptoir, tentant de contenir la colère qui monte. Ma fille, Camille, détourne les yeux, mal à l’aise. C’est son premier matin avec nous depuis leur retour de lune de miel, et déjà, l’atmosphère est électrique.

Je m’appelle François, j’ai cinquante-six ans et je suis boulanger à Lyon depuis plus de trente ans. Mon père m’a transmis cette boulangerie du quartier de la Croix-Rousse, et j’y ai mis toute mon âme. Ma femme, Sylvie, gère la caisse et la paperasse ; Camille a toujours aidé pendant les vacances. Mais aujourd’hui, c’est différent : elle est revenue avec Thomas, son mari depuis trois semaines, qui doit « découvrir le métier » avant de reprendre un jour l’affaire avec elle.

Dès le début, j’ai senti que quelque chose clochait. Thomas, fils unique d’un notaire réputé du centre-ville, n’a jamais vraiment travaillé de ses mains. Il parle beaucoup, sourit facilement, mais évite soigneusement la farine et les tâches ingrates. Ce matin-là, alors que je pétris la pâte à pain sous les néons blafards, il arrive en retard, parfumé et coiffé comme pour un entretien d’embauche.

« François, tu sais, je pensais qu’avec la famille, on pouvait s’arranger… Je pourrais m’occuper du marketing ou des réseaux sociaux ? »

Je le regarde droit dans les yeux. « Ici, tout le monde commence par la base. Même Camille a fait la plonge et livré les baguettes à vélo. »

Il hausse les épaules. « Je ne vois pas l’intérêt… On pourrait embaucher quelqu’un pour ça. »

La tension monte chaque jour un peu plus. Thomas rechigne à se lever tôt, bâcle les tâches simples et disparaît dès qu’il faut nettoyer les fours. Camille tente de jouer les médiatrices : « Papa, il n’a pas l’habitude… Il faut lui laisser le temps. » Mais moi, je sens la colère gronder. Ce n’est pas une question d’habitude : c’est une question de respect.

Un soir, alors que je ferme la boutique, je surprends une conversation entre eux dans l’arrière-boutique.

« Tes parents sont durs avec moi ! Je croyais que c’était une entreprise familiale… On dirait qu’ils veulent me tester ou me rabaisser ! »

Camille soupire : « Thomas, ici on travaille tous dur. C’est comme ça qu’on a réussi à garder la boulangerie ouverte toutes ces années… »

Il s’emporte : « Mais pourquoi moi ? Ton père ne fait confiance à personne ! Il veut juste me voir échouer ! »

Je me sens trahi. J’ai tout donné pour cette famille, pour transmettre un savoir-faire et des valeurs. Et voilà qu’on me reproche mon exigence ?

Les jours passent et la situation empire. Les clients commencent à remarquer l’ambiance tendue. Sylvie tente d’arrondir les angles mais s’épuise. Un matin, Thomas oublie de sortir les croissants du four : ils sont brûlés, immangeables. Il accuse le matériel : « Vos fours sont trop vieux ! »

Je perds patience : « Ce n’est pas le four qui est vieux, c’est ta mauvaise volonté qui pose problème ! »

Camille éclate en sanglots. Elle quitte la boutique en courant. Je reste seul avec Thomas qui me lance un regard noir.

Le soir même, Camille ne rentre pas dîner. Sylvie me reproche ma dureté : « Tu pourrais essayer de comprendre… Il n’a pas eu la même vie que toi ! »

Mais comment accepter qu’on piétine ce que j’ai construit ? Comment transmettre sans exiger ?

Quelques jours plus tard, Thomas annonce qu’il veut quitter la boulangerie : « Ce n’est pas fait pour moi. Je vais chercher autre chose… » Camille hésite entre rester avec nous ou suivre son mari. Le dilemme est cruel.

Un dimanche matin, alors que je prépare seul les pains au chocolat, Camille revient. Les yeux rougis mais déterminés.

« Papa… Je veux rester ici. J’aime ce métier et cette vie. Mais je t’en supplie : essaie de parler à Thomas autrement… Il n’est pas toi. »

Je baisse les yeux. Peut-être ai-je été trop dur ? Peut-être ai-je oublié que chacun doit trouver sa place à sa façon ?

Aujourd’hui encore, rien n’est résolu. Thomas cherche un emploi ailleurs ; Camille partage son temps entre la boulangerie et leur appartement vide de rires. La famille est fracturée.

Ai-je eu raison d’être intransigeant ? Peut-on vraiment transmettre des valeurs sans briser ceux qu’on aime ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?