Mon frère qui ne me parle plus : Histoire de jalousie, de famille et de liens brisés
« Tu crois que t’es meilleure que moi maintenant ? » La voix de Julien résonne encore dans le couloir, tranchante, pleine d’une colère que je n’avais jamais entendue chez lui. Je serre les clés dans ma main, les jointures blanches, le cœur battant trop fort. Ce matin-là, tout a changé.
Julien et moi, on était inséparables. Deux enfants d’une petite ville de Bourgogne, élevés entre les vignes et les querelles de nos parents. On partageait tout : les secrets, les rêves, même la chambre jusqu’à mes dix-sept ans. Mais ce jour-là, pour mes dix-huit ans, Papa et Maman m’ont tendu une enveloppe. Dedans, il y avait la carte grise d’une vieille Clio bleue, pas neuve mais à moi. J’ai vu le visage de Julien se fermer, ses yeux s’assombrir comme un orage d’été.
« C’est pas juste », a-t-il murmuré à peine audible, mais assez fort pour que je l’entende. Je n’ai rien répondu. J’étais trop surprise, trop heureuse aussi, et un peu coupable déjà.
Les jours suivants, Julien s’est éloigné. Il ne riait plus à mes blagues, ne venait plus frapper à ma porte le soir pour parler de tout et de rien. À table, il répondait à peine à nos parents. Maman s’inquiétait : « Qu’est-ce qu’il a ton frère ? » Je haussais les épaules, incapable d’avouer que j’en étais la cause.
Un soir, alors que je rentrais du lycée avec la Clio, je l’ai trouvé assis sur le muret devant la maison, les bras croisés. « Tu pourrais au moins me proposer de monter », a-t-il lancé sans me regarder. J’ai souri, soulagée qu’il me parle enfin : « Monte, je t’emmène faire un tour ? » Il a secoué la tête : « Non merci. Je préfère marcher. »
À partir de là, tout s’est enchaîné. Julien a commencé à sortir avec des copains que je ne connaissais pas. Il rentrait tard, parfois ivre. Papa criait, Maman pleurait. Moi, j’essayais de recoller les morceaux : « Julien, parle-moi ! Dis-moi ce qui ne va pas ! » Mais il me repoussait : « T’as tout eu dans la vie, laisse-moi tranquille ! »
Je ne comprenais pas. On n’était pas riches ; la voiture était un sacrifice pour nos parents. Mais pour Julien, c’était une trahison. Il répétait à qui voulait l’entendre que j’étais la préférée, que lui n’avait jamais rien eu. Un soir d’orage, il a claqué la porte si fort que le cadre en a tremblé.
Les mois ont passé. J’ai eu mon bac, j’ai quitté la maison pour aller à Dijon à la fac. Julien est resté avec nos parents mais il ne m’a plus jamais appelée. Les rares fois où je rentrais le week-end, il disparaissait avant même que j’arrive.
Un dimanche de novembre, Maman m’a téléphoné en larmes : « Julien est parti… Il a laissé un mot sur la table. » J’ai sauté dans ma Clio et roulé toute la nuit sous la pluie battante. Le mot disait simplement : « Je dois partir pour respirer. Ne me cherchez pas. »
Depuis ce jour-là, le silence est devenu mon compagnon. Je me repasse sans cesse ces moments où j’aurais pu faire autrement : lui offrir la voiture pour un week-end entre potes, lui dire que rien n’avait changé entre nous… Mais la jalousie avait déjà creusé son sillon.
À Noël, la chaise de Julien est restée vide. Papa a bu trop de vin et s’est endormi devant la télé. Maman a pleuré en servant la bûche glacée qu’il adorait enfant. Moi, j’ai regardé cette chaise vide et j’ai compris ce que c’était que perdre quelqu’un sans l’avoir vraiment perdu.
Un an plus tard, j’ai reçu une carte postale de Marseille : « Je vais bien. Dis à Maman de ne pas s’inquiéter. » Pas un mot pour moi. J’ai pleuré toute la nuit.
Aujourd’hui encore, je roule parfois sans but dans cette vieille Clio qui sent toujours le tabac froid et les souvenirs d’enfance. Je me demande si un jour Julien reviendra, si on pourra recoller les morceaux ou si la jalousie aura eu raison de nous pour toujours.
Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé par l’envie et le silence ? Ou faut-il apprendre à vivre avec ce vide ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?