Ma mère veut s’installer chez nous pour un an – est-ce vraiment nécessaire ?
— Tu es sûre que tu veux vraiment qu’on vienne vivre chez vous pendant un an ?
La voix de ma mère résonne dans la cuisine, un mélange d’inquiétude et d’enthousiasme. Je serre ma tasse de thé, le regard perdu dans la buée qui s’élève. Huit mois que je suis enceinte, huit mois que je me prépare à devenir mère, loin de mon village natal, dans cet appartement lumineux de Nantes où j’ai suivi Paul, mon mari, après notre mariage. Mes parents, eux, sont restés à Angers, dans la maison où j’ai grandi, et la distance me pèse plus que je ne l’aurais cru.
Quand j’ai appris ma grossesse, j’ai ressenti un mélange d’euphorie et de panique. Paul travaille beaucoup, souvent absent, et je me suis vite sentie dépassée par la perspective de tout gérer seule. C’est moi qui ai appelé ma mère, un soir de doute, la voix tremblante :
— Maman, tu pourrais venir m’aider quand le bébé sera là ?
Je n’imaginais pas que cette simple demande déclencherait une telle tempête. Ma mère, toujours prête à tout pour moi, a pris ma requête à cœur. Mais voilà qu’elle m’annonce, quelques semaines plus tard, qu’elle et papa veulent s’installer chez nous pour un an, « le temps que tu prennes tes marques, ma chérie ».
Un an. Douze mois. Trois cent soixante-cinq jours. Je sens la panique monter. Paul, lui, n’a rien dit sur le moment, mais je l’ai vu se raidir, son sourire se figer. Depuis, il évite le sujet, se réfugiant dans son travail ou dans de longues balades avec le chien. Je me retrouve coincée entre deux mondes : celui de mon enfance, rassurant, et celui de ma vie d’adulte, fragile, encore en construction.
Le soir, allongée dans notre lit, je tourne et retourne la question dans ma tête. Est-ce que j’ai vraiment besoin de ma mère à ce point ? Est-ce que je suis incapable de m’occuper de mon enfant seule ? Ou bien est-ce la peur de l’inconnu, de l’échec, qui me pousse à vouloir la présence maternelle ?
Un dimanche, alors que nous dînons tous ensemble – mes parents sont venus passer le week-end – la tension éclate. Paul pose sa fourchette, les yeux rivés sur mon père :
— Je comprends que vous vouliez aider, mais un an, c’est long. On a aussi besoin de trouver notre équilibre à trois.
Ma mère se raidit, la voix tremblante :
— Tu crois que je vais m’imposer ? Je veux juste aider ma fille, c’est tout.
Je sens les larmes monter. Mon père, d’habitude si discret, intervient :
— On ne veut pas déranger, mais on ne veut pas non plus laisser notre fille seule dans une ville qu’elle ne connaît pas.
Je me sens coupable, prise au piège. J’ai demandé de l’aide, mais je n’ai pas mesuré les conséquences. La soirée se termine dans un silence pesant. Paul s’enferme dans le bureau, ma mère range la cuisine en silence, et moi, je m’effondre dans la salle de bains, submergée par la culpabilité.
Les jours passent, et la question me hante. Je parle à mes amies, à la sage-femme, à la voisine du dessus, Madame Lefèvre, qui a élevé quatre enfants dans un petit appartement. Chacune a son avis : « Tu as de la chance d’avoir ta mère », « Fais attention à ton couple », « On n’a qu’une maman, tu sais ».
Un soir, alors que Paul rentre tard, je l’attends dans le salon. Il s’assoit à côté de moi, fatigué. Je prends sa main :
— Je ne veux pas qu’on se perde, Paul. J’ai peur de ne pas y arriver seule, mais j’ai aussi peur que ma mère prenne trop de place.
Il soupire, me regarde longuement :
— On va y arriver, ensemble. Mais il faut qu’on pose des limites. Peut-être qu’ils peuvent venir quelques semaines, puis repartir, et revenir si besoin ?
L’idée fait son chemin. J’en parle à ma mère, qui d’abord se vexe, puis finit par comprendre. Elle propose de venir un mois, puis de revenir si je le souhaite. Mon père, soulagé, accepte. Mais la blessure reste, une fissure invisible dans notre relation.
La naissance approche. Je sens le bébé bouger, je prépare la chambre, je fais des listes. Ma mère m’appelle tous les jours, me donne des conseils, parfois trop, parfois pas assez. Je sens son amour, mais aussi son inquiétude, sa peur de ne plus être indispensable.
Le jour J arrive. Paul est là, ma mère aussi. Je découvre la maternité, la fatigue, la joie, la peur. Ma mère m’aide, mais je sens que je dois apprendre à faire seule. Un soir, alors que j’allaite, elle me regarde, les yeux brillants :
— Tu es une bonne mère, tu sais.
Je fonds en larmes. Peut-être que tout ce que je voulais, c’était ça : qu’on me dise que je suis capable, que je peux y arriver.
Aujourd’hui, ma mère est repartie à Angers. Elle reviendra, bien sûr, mais je sais maintenant que je dois trouver ma propre voie. Paul et moi, on apprend à être parents, à deux, parfois maladroits, souvent fatigués, mais ensemble.
Est-ce qu’on a vraiment besoin de nos parents pour devenir adultes ? Ou bien faut-il parfois accepter de tomber, de se relever, pour grandir ? Qu’en pensez-vous ?