Le silence des anniversaires : une mère face à l’indifférence de ses enfants

— Allô, maman ? Tu vas bien ?

La voix de Claire résonne dans le combiné, mécanique, presque distraite. Je regarde la pendule : 8h03. Comme chaque matin depuis deux mois, l’un de mes enfants m’appelle à la même heure. Avant, c’était plus rare. Depuis que j’ai parlé à mon notaire de la répartition de mon héritage, ils semblent s’être soudainement souvenus de mon existence.

Je suis Agathe, soixante-dix-sept ans, veuve depuis vingt-cinq ans. Mon mari, François, est parti un matin sans prévenir, me laissant seule avec trois enfants à élever dans notre petit appartement de Tours. J’ai travaillé toute ma vie comme institutrice, sacrifiant mes rêves pour offrir à Claire, Luc et Sophie une vie décente. Aujourd’hui, ils sont adultes, installés à Paris ou à Nantes, avec des carrières brillantes et des agendas surchargés.

Je regarde par la fenêtre. Le ciel est gris, la pluie tambourine sur les carreaux. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Je n’attends plus grand-chose de la vie, mais j’espérais au moins un signe d’affection sincère. Un bouquet de fleurs cueilli à la hâte, un gâteau partagé autour de la table du salon… Mais non. Je sais déjà qu’ils ne viendront pas.

— Tu as besoin de quelque chose ? demande Claire.

Je sens l’impatience dans sa voix. Elle attend que je dise non, comme d’habitude.

— Non, ma chérie. Tout va bien.

Un silence gênant s’installe. J’entends des bruits de clavier en fond. Elle travaille en même temps qu’elle me parle.

— Bon, je dois filer. Je t’embrasse.

Le clic du téléphone résonne comme une gifle. Je reste là, le combiné à la main, les larmes aux yeux. Je me souviens des anniversaires d’autrefois : les rires d’enfants, les dessins maladroits offerts avec fierté. Où sont passés ces moments ?

Luc m’appelle à midi.

— Salut maman ! Tout va bien ?

Même refrain. Il ne parle jamais de lui, ne pose pas de questions sur mes souvenirs ou mes envies. Il veut savoir si je prends mes médicaments, si je mange correctement. Il s’inquiète — ou fait semblant.

— Tu sais, maman… commence-t-il d’une voix hésitante. Tu as pensé à ce qu’on a dit l’autre jour ? Pour la maison ?

Voilà le vrai sujet. Ma maison. Celle que j’ai achetée seule après le départ de François. Ils veulent que je la vende pour aller en résidence senior — plus pratique pour eux, moins de soucis. Mais moi, je ne veux pas quitter ces murs où j’ai tout vécu.

— J’y pense encore, Luc. Ce n’est pas facile…

Il soupire.

— Tu sais qu’on veut juste ton bien.

Je me retiens de répondre que ce n’est pas mon bien qui les intéresse, mais ce qu’ils en feront après moi.

L’après-midi tombe lentement. Je prépare un thé et m’assieds dans le fauteuil usé du salon. Les souvenirs affluent : les disputes pour les devoirs, les premiers amours cachés sous mon toit, les Noëls bruyants autour du sapin… Tout cela semble si loin.

Sophie appelle vers 18h.

— Maman ! Tu vas bien ?

Sa voix est plus douce, mais je sens qu’elle aussi a quelque chose derrière la tête.

— Tu sais que c’est mon anniversaire aujourd’hui ?

Un silence gêné.

— Ah oui… Bon anniversaire maman ! Excuse-moi, j’ai eu une journée folle…

Je souris tristement.

— Ce n’est pas grave, Sophie.

Elle enchaîne vite :

— Dis-moi, tu as reçu le dossier du notaire ? Il faudrait qu’on en parle tous ensemble…

Encore l’héritage. Toujours l’héritage.

Le soir tombe. Je dîne seule devant la télévision. Je repense à François : il m’a laissée avec trois enfants et une montagne de dettes. J’ai tenu bon pour eux, refusant l’aide sociale par fierté. J’ai tout donné : mon temps, ma santé, mes rêves. Aujourd’hui, ils ne voient en moi qu’une vieille femme fragile dont il faut s’occuper — ou dont il faut se débarrasser poliment.

Je me demande : où est passée la tendresse ? Est-ce moi qui ai raté quelque chose ? Ai-je trop donné sans jamais rien demander en retour ?

Je repense à la dernière visite de Claire : elle avait passé tout le déjeuner à consulter son téléphone, Luc était pressé de repartir pour un rendez-vous important et Sophie avait oublié d’apporter le dessert qu’elle m’avait promis. J’avais préparé leur plat préféré — un gratin dauphinois — mais ils avaient à peine touché à leur assiette.

Je me lève et ouvre le tiroir du buffet : là dorment encore les dessins d’enfance signés « Pour maman chérie ». Je caresse le papier jauni du bout des doigts et une larme roule sur ma joue.

Demain sera un autre jour. Peut-être viendront-ils me voir ce week-end — ou peut-être pas. Peut-être que je devrais vendre cette maison et partir loin d’ici… Mais où irais-je ? Qui serais-je sans ces murs pleins de souvenirs ?

Je me couche en me demandant : est-ce cela vieillir en France aujourd’hui ? Être entourée d’enfants absents et de souvenirs trop lourds ? Ai-je vraiment compté pour eux… ou n’étais-je qu’un passage obligé sur le chemin de leur réussite ?