Le silence de ma fille : un cri que je n’ai pas entendu

— Camille, décroche, s’il te plaît… Je t’en supplie…

Ma voix tremblait alors que je laissais un nouveau message sur le répondeur de ma fille. Cela faisait sept jours que je n’avais plus de nouvelles d’elle. Sept jours où mon cœur battait trop vite, où chaque son du téléphone me faisait sursauter. Camille n’avait jamais cessé de me donner des nouvelles, même lorsqu’elle était débordée par son travail d’infirmière ou fatiguée par la vie à la campagne avec son mari, Julien.

Ce matin-là, incapable de supporter l’angoisse une minute de plus, j’ai pris ma voiture et j’ai roulé jusqu’à leur maison, à l’orée du petit village de Saint-Florent. Le ciel était bas, la pluie battait les vitres, et chaque kilomètre me rapprochait d’une vérité que je redoutais sans oser la nommer.

Quand je suis arrivée devant la maison, tout était silencieux. Pas de lumière aux fenêtres. J’ai frappé, d’abord doucement, puis plus fort. Rien. Mon cœur cognait dans ma poitrine. J’ai contourné la maison et j’ai vu Camille assise sur le banc du jardin, sous la bruine, les bras croisés sur ses genoux.

— Camille !

Elle a sursauté, comme si elle sortait d’un rêve. Son visage était pâle, ses yeux cernés. Mais ce qui m’a glacée, ce sont ses mains : ses ongles étaient cassés, rongés jusqu’au sang. Jamais je ne l’avais vue ainsi.

— Maman…

Sa voix était rauque, presque étrangère. Je me suis précipitée vers elle, j’ai voulu la prendre dans mes bras mais elle s’est reculée brusquement.

— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu ne réponds plus ?

Elle a baissé la tête. Un silence pesant s’est installé entre nous, seulement troublé par le bruit de la pluie sur les feuilles.

— Je… Je n’y arrive plus, maman.

J’ai senti les larmes monter. J’ai voulu lui dire que j’étais là, qu’elle pouvait tout me dire, mais elle semblait enfermée dans une bulle de douleur.

— Julien est là ?

Elle a secoué la tête. J’ai cru percevoir une ombre de soulagement sur son visage.

— Il est parti faire des courses… Il ne rentrera pas avant une heure.

J’ai pris une profonde inspiration.

— Camille, tu me fais peur. Dis-moi ce qui ne va pas.

Elle a éclaté en sanglots. Des sanglots déchirants, qui semblaient venir du plus profond d’elle-même. Je me suis assise à côté d’elle et j’ai posé ma main sur son dos.

— Il… Il me fait peur, maman. Il crie tout le temps. Il me reproche tout : la maison pas assez propre, le dîner pas prêt à temps… Il dit que je ne sers à rien.

J’ai senti la colère monter en moi.

— Est-ce qu’il t’a fait du mal ?

Elle n’a pas répondu tout de suite. Puis elle a relevé ses manches : des bleus parsemaient ses poignets et ses avant-bras.

— Je voulais t’appeler… Mais il surveille mon téléphone. Il lit mes messages. Il m’a interdit de te voir.

J’étais pétrifiée. Comment avais-je pu ne rien voir ? Comment avais-je pu croire à ses sourires forcés lors des repas de famille ?

— Camille… On va partir d’ici. Maintenant. Tu prends tes affaires et on rentre à la maison.

Elle a secoué la tête.

— Je ne peux pas… Il va devenir fou si je pars. Il m’a dit qu’il me retrouverait où que j’aille.

Je l’ai serrée contre moi malgré sa résistance.

— Tu n’es pas seule. On va aller voir la gendarmerie. Tu vas porter plainte. Je serai là à chaque étape.

Elle a hoché la tête en pleurant. Nous sommes restées ainsi longtemps, sous la pluie, comme deux naufragées accrochées l’une à l’autre.

Quand Julien est rentré, il a trouvé la maison vide. Nous étions déjà en route vers la ville voisine. À la gendarmerie, Camille tremblait mais elle a parlé d’une voix claire et déterminée. Les gendarmes ont été bienveillants ; ils ont pris sa plainte au sérieux et nous ont expliqué les démarches pour obtenir une ordonnance de protection.

Ce soir-là, dans mon appartement parisien, Camille s’est endormie dans son ancienne chambre d’enfant. Je l’ai regardée dormir comme quand elle était petite, le visage enfin apaisé malgré les traces de larmes sur ses joues.

Je repense sans cesse à ces derniers mois : les appels écourtés, les excuses pour ne pas venir à Paris, les silences gênés au téléphone… Comment ai-je pu ignorer ces signaux ? Est-ce que j’aurais pu agir plus tôt ?

Aujourd’hui encore, je me demande : combien de femmes vivent ce cauchemar en silence ? Et combien de mères ferment les yeux sans le vouloir ? Ai-je vraiment fait tout ce que je pouvais pour ma fille ?