Le secret de Leïla : Entre gratitude et mensonge
« Maman, je t’en supplie, ne dis rien à Adrien. »
La voix de Leïla tremble au téléphone, presque un chuchotement. Je serre le combiné contre mon oreille, le cœur battant. Sur la table, les billets sont soigneusement empilés, leur odeur âcre se mêle à celle du café froid. Je regarde autour de moi : la cuisine est vide, les placards résonnent d’un silence gênant. Je devrais être soulagée, reconnaissante même, mais au fond de moi, une honte sourde me ronge.
« Tu sais bien que je n’ai personne d’autre… » souffle-t-elle. Je ferme les yeux. Je sais. Depuis que son père est parti, il y a dix ans déjà, c’est elle qui veille sur moi. Mais ce secret… Ce secret me tue à petit feu.
Adrien, son mari, croit que tout va bien. Il pense que je vis dignement de ma petite retraite d’ancienne institutrice à Dijon. Il ne sait pas que chaque mois, Leïla détourne une partie de leur budget pour m’envoyer de quoi remplir mon frigo. Il ne sait pas que parfois, je saute des repas pour ne pas trop lui demander.
Un soir d’hiver, alors que la pluie frappe les vitres et que le vent s’engouffre sous la porte, Leïla débarque à l’improviste. Elle a les traits tirés, les yeux cernés. Elle pose un sac de courses sur la table et s’effondre sur une chaise.
— Maman, j’en peux plus… Adrien commence à se douter de quelque chose. Il trouve qu’on a moins d’argent qu’avant. Il fouille dans mes relevés bancaires.
Je sens mon estomac se nouer. Je voudrais la rassurer, lui dire que tout ira bien. Mais je sais que ce n’est pas vrai.
— Tu veux que j’arrête ?
Elle secoue la tête, les larmes aux yeux.
— Non… Je ne peux pas te laisser comme ça. Mais je mens à Adrien tous les jours. J’ai peur qu’il découvre tout et qu’il me quitte.
Je prends sa main dans la mienne. Sa peau est glacée.
— Ma chérie, tu ne devrais pas avoir à choisir entre ta mère et ton mari…
Elle éclate en sanglots. Je la serre contre moi, impuissante.
Les jours passent et le secret devient plus lourd. À chaque virement, je sens la culpabilité m’étouffer un peu plus. Je fais attention à chaque centime dépensé, j’évite les voisins pour qu’ils ne voient pas mes sacs vides ou mes allers-retours à l’épicerie sociale.
Un dimanche matin, alors que je prépare un maigre petit-déjeuner, le téléphone sonne. C’est Adrien.
— Bonjour Mireille, dit-il d’une voix faussement enjouée. Dis-moi… Leïla a l’air préoccupée ces temps-ci. Elle ne veut rien me dire. Est-ce que tout va bien ?
Je sens la panique monter. Dois-je mentir encore ? Ou tout avouer ?
— Oui, tout va bien… Je suis juste un peu fatiguée ces temps-ci.
Il raccroche rapidement. Je reste là, figée, le cœur battant à tout rompre.
Le soir même, Leïla m’appelle en pleurs.
— Adrien a trouvé une notification bancaire… Il m’a demandé des explications. J’ai menti encore une fois… Mais il ne me croit plus.
Sa voix est brisée. Je sens que tout s’effondre.
— Peut-être qu’il vaut mieux tout lui dire…
— Non ! Il ne comprendrait pas… Il pense que tu es fière et indépendante. Il ne supporterait pas l’idée que tu dépends de nous.
Je reste silencieuse. Elle a raison : Adrien est fier, parfois trop. Il n’a jamais accepté l’idée de faiblesse ou de besoin chez les autres.
Les semaines suivantes sont un calvaire. Leïla devient distante avec Adrien ; il s’énerve pour un rien. Leur fille Camille sent la tension et refuse de manger à table. Moi, je me terre chez moi, honteuse et coupable d’avoir semé la discorde dans leur foyer.
Un soir d’avril, Leïla débarque chez moi avec Camille dans les bras.
— On va dormir ici ce soir… Adrien est parti chez ses parents après une dispute.
Je comprends que tout a explosé.
— Il a tout découvert ?
Elle hoche la tête.
— Il m’a dit que je l’avais trahi… Que j’avais préféré ma mère à lui…
Camille pleure doucement dans ses bras. Je sens mes propres larmes couler sur mes joues ridées.
— Je suis désolée… Tout est de ma faute…
Leïla me serre fort contre elle.
— Non maman… C’est moi qui ai choisi de mentir. Mais je ne pouvais pas faire autrement.
Le lendemain matin, Adrien vient frapper à ma porte. Son visage est fermé, ses yeux rouges de fatigue et de colère.
— Mireille… Pourquoi ? Pourquoi tu nous as mis dans cette situation ?
Je n’ai pas de réponse. Je bredouille quelques mots sur la solitude, la précarité, la honte d’avouer qu’on n’y arrive plus seule après soixante ans…
Il soupire longuement.
— On aurait pu trouver une solution ensemble… Mais maintenant je ne sais plus si je peux faire confiance à Leïla.
Il repart sans un mot de plus.
Les jours suivants sont lourds de silence et de regrets. Leïla retourne chez elle avec Camille ; Adrien ne lui parle presque plus. Moi, je reste seule dans mon appartement vide, le cœur serré par la culpabilité et la tristesse.
Aujourd’hui encore, alors que je regarde par la fenêtre les passants pressés sous la pluie dijonnaise, je me demande : combien de familles vivent ainsi dans le secret et la honte ? Est-ce vraiment un crime de demander de l’aide à ses enfants ? Ou bien est-ce notre société qui nous pousse à cacher nos faiblesses ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour protéger ceux que vous aimez ?