La fille invisible : Histoire de Camille Dubois
« Tu pourrais au moins faire un effort, Camille ! » La voix de ma mère, froide comme la pluie de novembre à Lyon, résonne encore dans la cuisine. Je serre la tasse de café entre mes mains, espérant que la chaleur me protège de ses mots. Mon père, assis en face, feuillette distraitement Le Monde sans lever les yeux. Je suis là, mais je ne suis personne.
Depuis toujours, j’ai l’impression d’être une pièce rapportée dans cette famille. Petite, je guettais le moindre sourire, le moindre geste tendre. Mais chez les Dubois, on ne parle pas d’amour ; on parle d’avenir, de réussite, de réputation. Ma sœur aînée, Claire, incarne tout ce que mes parents attendent : brillante avocate à Paris, fiancée à un chirurgien. Moi ? Étudiante en lettres modernes à Lyon 2, serveuse le soir pour payer mon loyer. « Tu gâches ton potentiel », répète ma mère. « Tu pourrais faire mieux que ça. »
Un soir d’hiver, alors que la neige recouvre les trottoirs du quartier Croix-Rousse, je rentre chez mes parents pour l’anniversaire de mon père. La maison sent le rôti et le vin rouge. Claire est déjà là, radieuse dans sa robe noire. Ma mère me lance un regard désapprobateur en voyant mon jean élimé.
— Camille, tu ne pouvais pas faire un effort pour t’habiller ?
— Je viens juste de finir mon service…
— Toujours une excuse.
Je ravale mes larmes. Le repas se déroule dans une tension sourde. Claire raconte ses succès professionnels ; mes parents boivent ses paroles. Quand vient mon tour, je mentionne timidement un article que j’ai publié dans une revue littéraire.
— C’est bien, mais tu sais que ça ne paie pas les factures, intervient mon père sans même me regarder.
Je me tais. J’ai l’habitude.
Plus tard dans la soirée, alors que tout le monde dort, je fouille dans le grenier à la recherche de vieilles photos. Je tombe sur une boîte en carton remplie de lettres jaunies et de carnets. Parmi eux, un journal intime de ma mère. Je n’aurais pas dû lire ces pages, mais la tentation est trop forte. J’y découvre des mots durs : « Camille est si différente… Parfois j’ai l’impression qu’elle n’est pas vraiment des nôtres. » Mon cœur se serre. Même ma propre mère doute de ma place ici.
Les jours passent et la distance entre nous s’accroît. Je me réfugie dans mes études et dans les bras de Thomas, mon ami d’enfance devenu mon confident. Il connaît mes blessures, mes colères rentrées.
— Pourquoi tu restes ? me demande-t-il un soir sur les quais du Rhône.
— Parce que j’espère encore qu’ils m’aimeront comme ils aiment Claire.
Mais l’espoir s’effrite à chaque remarque acerbe, chaque silence pesant.
Un dimanche matin, alors que je prépare un exposé sur Marguerite Duras, ma mère débarque à l’improviste dans mon petit studio.
— Tu vis comme une bohémienne ! Ce n’est pas une vie pour une Dubois.
— Peut-être que je ne suis pas vraiment une Dubois…
Elle me regarde, déstabilisée par ma franchise. Pour la première fois, je vois une faille dans son masque.
— Tu es ma fille, Camille. Mais tu rends tout si compliqué.
— Je veux juste être aimée pour ce que je suis.
Elle soupire et quitte la pièce sans un mot de plus.
Les mois passent. Je termine mon mémoire avec mention très bien. Personne ne vient à la remise des diplômes. Thomas est là, lui. Il m’offre un bouquet de pivoines et un sourire sincère.
Un soir d’été, alors que je dîne seule sur mon balcon, ma sœur m’appelle.
— Maman ne va pas bien… Elle regrette certaines choses.
— Il est trop tard pour les regrets.
Mais au fond de moi, j’aimerais croire qu’il n’est jamais trop tard pour réparer.
Quelques semaines plus tard, ma mère m’invite à déjeuner chez elle. L’ambiance est étrange, presque fragile.
— Camille… Je sais que je n’ai pas été la mère dont tu avais besoin. J’ai eu peur… peur que tu échoues, peur du regard des autres… Mais j’ai surtout eu peur de te perdre parce que tu étais différente.
Je sens les larmes monter. Pour la première fois, elle me prend la main.
— Je t’aime, même si je ne sais pas toujours comment te le montrer.
Ce jour-là, quelque chose se fissure en moi : la carapace de solitude se craquelle. Mais le chemin vers l’acceptation est encore long.
Aujourd’hui, je vis toujours à Lyon. J’écris des histoires où des filles cherchent leur place dans le monde. Parfois je me demande : combien sommes-nous à nous sentir étrangères dans notre propre famille ? Est-ce que l’amour parental doit toujours être conditionné par nos choix ou nos différences ?