«Il n’y a pas de berceau, pas de table à langer, même pas un biberon» – Mon retour à la maison dans le chaos
« Tu plaisantes, Julien ? Il n’y a même pas un biberon ! » Ma voix tremble, oscillant entre la colère et l’effondrement. Je suis là, debout au milieu du salon, tenant ma fille Emma dans les bras, encore enveloppée dans sa couverture de la maternité. Il est 18h, la lumière d’hiver filtre à peine à travers les rideaux grisâtres. L’appartement sent le renfermé, comme si personne n’y avait vécu depuis des semaines.
Julien me regarde, les yeux cernés, le portable encore à la main. « J’ai eu une réunion de dernière minute… Je pensais que tu rentrerais demain. » Sa voix est lasse, presque coupable, mais je n’ai pas la force d’y croire. Je regarde autour de moi : pas de berceau dans la chambre, pas de table à langer dans la salle de bain, même pas un paquet de couches en vue. Rien n’est prêt. Rien.
Je sens les larmes monter, mais je serre les dents. Emma gémit doucement. Je m’assois sur le canapé, le cœur battant trop fort. Je me sens trahie. On m’avait dit que le retour à la maison serait magique, que Julien serait là, qu’on serait une famille. Mais il n’y a que le vide et le désordre. Je suis seule.
« Camille… Je suis désolé. Je vais aller acheter ce qu’il faut tout de suite », tente Julien en enfilant sa veste à la hâte. Mais je n’entends déjà plus. Je suis ailleurs, submergée par une vague de fatigue et de colère. Je repense à ces neuf mois où j’ai tout anticipé, tout préparé dans ma tête – et lui, il n’a rien vu venir.
Le soir tombe vite en janvier à Lyon. Emma pleure. Je cherche désespérément un endroit où la poser mais il n’y a rien. J’improvise un petit nid avec des serviettes sur le canapé. Je me sens mauvaise mère avant même d’avoir commencé.
Julien rentre deux heures plus tard, les bras chargés de sacs : couches, biberons, lait en poudre… Il pose tout sur la table sans un mot. Je ne dis rien non plus. Le silence s’installe entre nous comme une barrière invisible.
Les jours suivants sont pires encore. Julien part tôt au travail, rentre tard. Il évite mon regard, s’enferme dans son bureau dès qu’il passe la porte. Je me débats avec Emma qui pleure beaucoup, je ne dors presque pas. Les visites familiales se succèdent : ma mère critique tout – « Tu devrais allaiter ! », « Tu ne sais pas la calmer ? » – et ma belle-mère ne fait que parler du travail formidable de son fils.
Un soir, alors qu’Emma hurle depuis une heure et que je suis au bord du gouffre, je craque :
— Tu pourrais au moins essayer de t’occuper d’elle !
— J’ai eu une journée épuisante… Tu crois que c’est facile pour moi aussi ?
— Facile ?! Tu n’as rien fait ! Tu n’étais même pas là quand on est rentrées !
Julien claque la porte du salon et disparaît dans la nuit glaciale. Je m’effondre sur le sol carrelé, Emma contre moi, et je pleure toutes les larmes que j’ai retenues depuis des jours.
La nuit suivante, je fais une crise d’angoisse. J’appelle ma meilleure amie, Sophie :
— Je n’y arrive pas… J’ai l’impression d’être une étrangère chez moi.
— Camille, tu dois demander de l’aide. Va voir ton médecin, parle à Julien… Tu ne peux pas tout porter seule.
Mais comment demander de l’aide quand on a honte ? Quand on se sent déjà coupable de ne pas être cette mère parfaite qu’on attendait ?
Les semaines passent dans une brume épaisse. Je perds du poids, je dors debout. Un matin, alors qu’Emma dort enfin dans son berceau improvisé (une caisse en plastique garnie d’un plaid), je surprends Julien au téléphone :
— Oui maman… Camille ne va pas bien du tout… Je ne sais plus quoi faire.
Je réalise alors qu’il est aussi perdu que moi. Que lui aussi a peur.
Ce soir-là, je décide d’écrire une lettre à Julien. Pas un SMS, pas un mail : une vraie lettre posée sur son oreiller.
« Julien,
Je me sens seule et perdue. J’ai besoin de toi. J’ai besoin qu’on soit une équipe pour Emma. Je ne veux pas te reprocher ce qui s’est passé mais j’ai mal. Si tu veux qu’on s’en sorte, il faut qu’on parle. »
Il lit la lettre en silence puis vient s’asseoir près de moi sur le lit.
— Je suis désolé Camille… J’ai eu peur aussi. Peur de ne pas être à la hauteur.
— On peut avoir peur ensemble alors ?
On s’est pris dans les bras pour la première fois depuis des semaines. Ce n’était pas magique ni parfait – juste vrai.
Petit à petit, on a appris à se parler sans se juger. On a accepté l’aide d’une sage-femme qui venait chaque semaine à la maison. Ma mère a compris qu’elle devait me soutenir sans me juger. Julien a commencé à rentrer plus tôt pour donner le bain à Emma.
Il y a encore des jours où tout semble trop lourd. Mais on avance ensemble.
Parfois je me demande : pourquoi personne ne parle vraiment de cette solitude immense qui accompagne tant de jeunes mères ? Pourquoi doit-on toujours faire semblant d’aller bien ? Est-ce que d’autres familles ont vécu ce chaos silencieux ?