Étiquettes et Cœurs Brisés : Le Prix d’une Mère à Paris

— Tu crois vraiment que c’est ce dont Lili a besoin ?

La voix de ma mère résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre plus fort la petite robe Jacadi que je viens d’acheter pour ma fille de six semaines. Lili dort paisiblement dans son berceau, inconsciente du tumulte qui gronde autour d’elle. Je sens mes joues s’enflammer, la honte et la colère se disputant la place dans mon cœur.

— Maman, je veux juste qu’elle ait le meilleur, tu comprends ?

Ma mère soupire, lasse. Elle s’approche de moi, pose une main sur mon épaule. Son regard est doux mais ferme.

— Le meilleur, Camille ? Ou ce que tu crois être le meilleur ?

Je détourne les yeux. Depuis la naissance de Lili, tout semble sujet à débat. Mon choix d’allaiter ou non, la poussette dernier cri que j’ai achetée, les petits pots bio alignés dans le frigo… Mais rien n’a déclenché autant de commentaires que ma manie d’habiller Lili avec des vêtements de marque. Mon frère Paul s’en amuse ouvertement :

— Tu vas l’inscrire à l’école Montessori ou directement à Sciences Po ?

Même mon compagnon, Julien, commence à s’inquiéter du montant des factures. Il n’ose pas me le dire frontalement, mais je le vois bien compter les tickets de caisse en silence.

Je n’ai jamais eu tout ça, moi. Petite fille d’une cité HLM de Montreuil, j’ai grandi avec des vêtements récupérés chez Emmaüs et des goûters faits maison parce qu’on n’avait pas les moyens d’acheter des biscuits industriels. J’ai toujours rêvé d’une vie différente pour mon enfant. Mais à force de vouloir compenser, est-ce que je ne suis pas en train de me perdre ?

Un soir, alors que je borde Lili dans sa gigoteuse Petit Bateau, Julien entre dans la chambre. Il hésite avant de parler.

— Camille… Tu sais que je t’aime, hein ? Mais tu ne trouves pas que tu vas un peu loin ?

Je sens les larmes monter. Je voudrais lui expliquer que chaque body griffé est une victoire sur mon passé, une preuve que je peux offrir à ma fille ce que je n’ai jamais eu. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

— Je veux juste qu’elle soit heureuse…

Julien s’assoit près de moi et prend ma main.

— Elle sera heureuse si tu l’es aussi. Pas besoin de tout ça pour être une bonne mère.

Le lendemain, au parc Monceau, je croise Sophie, une amie d’enfance devenue mère elle aussi. Elle me lance un regard mi-amusé mi-envieux en voyant la tenue de Lili.

— Dis donc, elle est déjà plus stylée que moi !

Je ris jaune. Derrière la plaisanterie perce une pointe de jugement. Les autres mamans du quartier me regardent du coin de l’œil, murmurent entre elles. Je me sens isolée, incomprise.

Le soir même, ma mère m’appelle. Sa voix est douce cette fois.

— Camille… Tu sais, on ne t’aime pas pour ce que tu portes. On t’aime parce que tu es toi. Lili aussi t’aimera pour ça.

Je m’effondre en larmes. Toute la pression retombe d’un coup. J’ai voulu être parfaite, mais à quel prix ?

Quelques jours plus tard, alors que je trie les vêtements trop petits de Lili pour les donner à une association, je tombe sur une petite grenouillère sans marque offerte par ma grand-mère. Je la caresse du bout des doigts et un souvenir me revient : celui d’un après-midi pluvieux chez elle, à jouer sur le tapis pendant qu’elle me racontait des histoires. Ce n’était ni le luxe ni les marques qui faisaient mon bonheur alors, mais l’amour et la chaleur d’un foyer.

Je décide d’appeler ma mère et de lui proposer qu’on passe le dimanche ensemble, sans chichis ni apparat. Juste nous trois : elle, Lili et moi.

Le dimanche venu, nous nous retrouvons autour d’un gâteau au yaourt fait maison. Ma mère berce Lili dans ses bras et me sourit.

— Tu vois ? C’est ça qui compte.

Je comprends enfin ce qu’elle voulait dire depuis le début. Je regarde ma fille et je me demande : ai-je vraiment besoin de tout ce superflu pour lui prouver mon amour ? Ou est-ce simplement une façon de combler mes propres manques ?

Et vous, pensez-vous qu’on puisse aimer trop fort au point d’en oublier l’essentiel ? Est-ce qu’on finit toujours par ressembler à nos parents malgré nous ?