Entre les murs de mon cœur : Quand ma belle-fille veut ma maison

« Tu comprends, Maman, c’est une opportunité unique… »

La voix de mon fils résonne encore dans le salon, entre les murs tapissés de souvenirs. Je serre la tasse de thé entre mes mains tremblantes. Camille, ma belle-fille, me regarde droit dans les yeux, le sourire crispé. Elle n’a jamais vraiment aimé cet appartement, trop petit, trop vieillot à son goût. Mais pour moi, c’est tout : le parquet qui craque sous mes pas, la lumière dorée du soir sur les rideaux brodés par ma mère, la photo de mon mari défunt sur la cheminée.

« Françoise, tu sais bien que ce n’est pas facile pour nous en ce moment… » insiste Camille, sa voix douce mais ferme. « Avec la hausse des prix à Lyon, on n’arrivera jamais à acheter sans ton aide. »

Je sens la colère monter, mêlée à une tristesse profonde. Mon fils, Julien, baisse les yeux. Il n’ose pas me regarder. Lui qui venait ici enfant, qui courait dans le couloir en riant… Comment peut-il me demander ça ?

« Et moi ? » Ma voix tremble. « Où irai-je ? Cet appartement, c’est tout ce qu’il me reste… »

Camille soupire, agacée : « On t’a déjà dit que tu pourrais venir vivre avec nous. Tu aurais ta chambre, tu ne serais plus seule… »

Je m’imagine dans leur maison moderne, loin de mon quartier, de mes amies du marché, de la boulangerie où on connaît mon prénom. Je vois déjà mes affaires entassées dans des cartons, mes souvenirs relégués au grenier.

Julien tente de calmer le jeu : « On ne veut pas te forcer, Maman. Mais tu sais comme c’est difficile pour nous… Tu pourrais profiter d’une nouvelle vie avec nous, voir plus souvent les petits… »

Les petits… Mes deux petits-enfants que j’aime tant. Je donnerais tout pour eux. Mais tout ?

La nuit tombe sur la ville. Je reste seule dans le salon silencieux. Les mots de Camille tournent en boucle dans ma tête : « C’est normal d’aider sa famille… » Est-ce vraiment normal ? Ou bien est-ce un abus ?

Le lendemain matin, je croise Madame Lefèvre dans l’ascenseur. Elle sent la lavande et me sourit : « Vous avez l’air soucieuse, Françoise… »

Je lui raconte tout, la gorge serrée. Elle hoche la tête : « Ma fille aussi m’a demandé de vendre mon pavillon pour s’installer à Annecy. J’ai refusé. On n’a qu’une vie, vous savez… Et nos enfants doivent apprendre à se débrouiller. »

Ses mots me réconfortent un instant. Mais le doute revient vite. Suis-je égoïste ? Ou bien est-ce Camille qui l’est ?

Le dimanche suivant, repas de famille tendu. Camille ne parle presque pas. Julien fait semblant de s’intéresser au rôti. Les enfants sentent la tension et restent silencieux.

Après le dessert, Camille explose : « Franchement Françoise, tu pourrais faire un effort ! Tu n’as plus besoin d’un si grand appartement toute seule ! »

Je sens mes joues brûler. « Ce n’est pas qu’un appartement ! C’est ma vie ! »

Julien se lève brusquement : « On ne va pas s’engueuler pour ça ! »

Mais c’est trop tard. Les mots sont dits. Le fossé se creuse.

Les jours passent. Je dors mal. Je repense à mon mari disparu il y a dix ans. Que ferait-il à ma place ? Lui aussi aurait voulu aider Julien… mais à quel prix ?

Un soir, je décide d’en parler à mon amie Solange. Elle me prend la main : « Tu as le droit de penser à toi. Tu as travaillé toute ta vie pour avoir ce toit. Si tu le vends aujourd’hui, tu n’auras plus rien à toi… Et si un jour ils se séparent ? Où iras-tu ? »

Cette question me hante.

Julien m’appelle tous les deux jours : « Alors Maman ? Tu as réfléchi ? On doit donner une réponse au notaire… »

Je sens la pression monter. Je culpabilise de dire non. Mais je me sens trahie à l’idée de dire oui.

Un matin, je prends une décision. J’invite Julien et Camille à venir prendre le café.

Ils arrivent tendus. Je respire profondément.

« J’ai beaucoup réfléchi », dis-je d’une voix posée. « Je comprends vos difficultés et je vous aime plus que tout. Mais je ne peux pas vendre cet appartement. C’est ici que je veux finir mes jours. Je peux vous aider autrement, mais pas en sacrifiant tout ce que j’ai construit… »

Camille éclate en sanglots : « Tu ne penses qu’à toi ! »

Julien baisse la tête : « Je comprends Maman… Je suis désolé de t’avoir mis dans cette situation… »

Ils partent sans un mot de plus.

Le silence retombe sur l’appartement. Je pleure longtemps. Ai-je fait le bon choix ? Ma famille va-t-elle me pardonner ?

Quelques semaines plus tard, Julien revient seul avec les enfants. Il me serre fort dans ses bras : « Tu as raison Maman… On trouvera une solution par nous-mêmes… »

Je souris à travers mes larmes.

Est-ce cela être mère ? Donner sans se perdre soi-même ? Où est la limite entre l’amour et le sacrifice ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?