Entre Deux Fils : L’Ambition d’une Mère et le Poids des Comparaisons

« Pourquoi tu n’es pas comme Georges ? » Ma voix a claqué dans la cuisine, tranchant le silence du petit matin. Zacharie, les yeux baissés sur son bol de céréales, n’a pas répondu. J’ai senti la colère monter en moi, cette frustration sourde qui me ronge depuis des années. Georges venait de recevoir les félicitations du proviseur pour la troisième fois cette année, alors que Zacharie avait ramené un bulletin médiocre, encore une fois.

Je suis Hélène, mère de deux garçons que tout oppose. Georges, l’aîné, est ce que l’on appelle un enfant solaire : populaire au lycée Jean Jaurès de Nantes, capitaine de l’équipe de handball, toujours un mot gentil pour ses professeurs. Zacharie, lui, traîne sa silhouette maladroite dans les couloirs, évite les regards et s’enferme dans sa chambre dès qu’il rentre. Il a du mal à se faire des amis, ses notes sont en chute libre et il semble porter le poids du monde sur ses épaules.

Je me souviens du jour où tout a basculé. C’était un dimanche pluvieux de novembre. J’avais organisé un déjeuner en famille pour fêter la réussite de Georges au concours général. Toute la famille était là : mes parents, ma sœur Claire et son mari, même mon frère Paul était descendu de Paris. Au moment du dessert, ma mère s’est tournée vers Zacharie : « Et toi, mon chéri, tu fais quoi de beau en ce moment ? » Il a haussé les épaules, murmurant qu’il n’avait « rien de spécial ». Le silence s’est installé, pesant. J’ai senti tous les regards se tourner vers moi, attendant que je prenne la parole. J’ai alors dit, sans réfléchir : « Il pourrait faire mieux s’il s’en donnait la peine. »

Ce soir-là, Zacharie ne m’a pas adressé un mot. Je l’ai entendu pleurer dans sa chambre. Mais au lieu d’aller le réconforter, j’ai ressenti une étrange satisfaction : peut-être que cette humiliation le pousserait à se dépasser ?

Les semaines ont passé. Georges accumulait les succès : il a été sélectionné pour représenter son lycée au concours d’éloquence régional. Les professeurs m’arrêtaient dans la rue pour me féliciter. À chaque fois, je souriais poliment mais au fond de moi, je bouillonnais d’inquiétude pour Zacharie. Pourquoi n’arrivait-il pas à suivre ? Qu’avais-je raté dans son éducation ?

Un soir d’hiver, alors que je corrigeais des copies dans le salon (je suis professeure de lettres), Zacharie est venu s’asseoir en face de moi. Il avait les yeux rougis et la voix tremblante :
— Maman… Tu m’aimes quand même ?
J’ai levé les yeux, surprise.
— Bien sûr que je t’aime ! Pourquoi tu me demandes ça ?
Il a baissé la tête.
— Parce que j’ai l’impression que tu préfères Georges… Que je ne serai jamais assez bien pour toi.

Ses mots m’ont transpercée. Je me suis levée pour le prendre dans mes bras mais il s’est reculé.
— Tu veux toujours que je sois comme lui… Mais je ne peux pas !

Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai repensé à toutes ces fois où j’avais comparé mes fils devant la famille ou les amis. À chaque bulletin scolaire, chaque compétition sportive, chaque repas dominical… J’avais cru bien faire en poussant Zacharie à se dépasser mais je n’avais fait que creuser le fossé entre eux.

Quelques jours plus tard, j’ai surpris une dispute violente entre mes fils. Georges reprochait à Zacharie d’être « un poids mort » pour la famille. Zacharie a hurlé qu’il en avait marre d’être l’éternel second, celui qu’on oublie toujours. Ils se sont battus, des mots plus durs que des coups ont fusé.

Après cet épisode, Zacharie s’est encore plus refermé sur lui-même. Il a commencé à sécher les cours, à traîner avec des jeunes du quartier dont je ne connaissais même pas les prénoms. Un soir, la police m’a appelée : ils l’avaient trouvé en train de fumer dans un parc après le couvre-feu.

J’ai craqué ce soir-là. J’ai pleuré devant lui, devant Georges aussi. Je leur ai dit combien je les aimais tous les deux, différemment mais intensément. Que j’étais désolée d’avoir laissé mes ambitions prendre le dessus sur mon amour maternel.

Mais le mal était fait. La confiance était brisée.

J’ai décidé d’emmener Zacharie voir une psychologue scolaire. Au début il refusait d’y aller mais peu à peu il a accepté de parler. Il m’a fallu des mois pour comprendre que chaque enfant a besoin d’être aimé pour ce qu’il est et non pour ce qu’on voudrait qu’il devienne.

Aujourd’hui encore, la relation entre mes fils reste fragile. Georges est parti faire ses études à Lyon ; Zacharie tente de trouver sa voie dans un BTS audiovisuel à Nantes. Je fais tout pour ne plus comparer leurs parcours mais parfois la tentation revient…

Parfois je me demande : ai-je détruit l’équilibre familial par amour mal placé ? Peut-on réparer ce qui a été brisé par des années de comparaisons ?

Et vous, jusqu’où iriez-vous pour pousser vos enfants à réussir ? À quel moment l’ambition devient-elle un poison ?