Dois-je vendre mon appartement pour mon fils ? – Le dilemme d’une mère entre confiance et famille
« Maman, tu ne peux plus rester seule ici. Vends l’appartement et viens vivre avec nous. »
La voix de Julien résonne encore dans ma tête, comme un écho douloureux. Je suis assise dans mon vieux fauteuil, celui que j’ai acheté avec Gérard il y a quarante ans, quand la vie semblait simple et que l’avenir était une promesse. Mes mains tremblent légèrement sur la lettre de l’agence immobilière que Julien a déposée sur la table du salon, sans même me demander si j’étais prête à franchir ce pas.
Je regarde autour de moi : les photos jaunies de mes petits-enfants, le buffet hérité de ma mère, les rideaux cousus à la main… Tout ici porte la trace de ma vie, de mes combats, de mes joies. Comment pourrais-je tout abandonner ?
Julien insiste. « Maman, tu sais bien que tu ne peux plus monter les escaliers toute seule. Et puis, l’hiver dernier, tu as failli tomber… Tu as besoin de nous. »
Mais derrière ses mots, je sens une impatience, une pression sourde. Sa femme, Claire, ne m’a jamais vraiment acceptée. Elle me regarde toujours avec ce sourire poli, mais ses yeux trahissent son agacement dès que je reste trop longtemps à table ou que je donne mon avis sur l’éducation des enfants.
Hier soir encore, après leur visite, j’ai entendu leur dispute dans le couloir :
— « Ta mère ne peut pas venir ici ! On n’a pas la place ! »
— « On fera de la place, Claire. Elle n’a plus personne… »
— « Et si elle vend son appartement ? Tu sais ce que ça représente ? On pourrait enfin acheter cette maison à Suresnes… »
Mon cœur s’est serré. Est-ce vraiment pour moi qu’ils veulent que je vienne ? Ou est-ce pour l’argent ?
Je repense à mon enfance à Dijon, à ma propre mère qui a tout sacrifié pour nous. Je lui avais promis de ne jamais finir dépendante de mes enfants. Mais aujourd’hui, la solitude me pèse. Les voisins disparaissent les uns après les autres. La ville change, les commerces ferment. Parfois, je reste des jours sans parler à personne.
Un matin, alors que je prépare mon café, la sonnette retentit. C’est Lucie, ma voisine du dessus.
— « Monique, vous allez bien ? J’ai vu votre fils hier… Il disait que vous alliez déménager ? »
— « Je ne sais pas encore… C’est compliqué. »
— « Vous savez, moi aussi mes enfants ont voulu que je parte en maison de retraite. Mais ici, c’est chez moi. Je préfère mourir entourée de mes souvenirs que vivre dans une chambre impersonnelle… »
Ses mots résonnent en moi comme une vérité brutale.
Le soir venu, Julien revient à la charge :
— « Maman, il faut prendre une décision. L’agent immobilier attend ta réponse. On ne peut pas continuer comme ça… »
— « Julien, tu veux vraiment que je vienne vivre chez toi ? Ou c’est juste pour l’argent de l’appartement ? »
Il se fige. Son visage se ferme.
— « Comment peux-tu penser ça ? Je veux juste ton bien… »
Mais il ne me regarde pas dans les yeux.
Les jours passent. Je dors mal. Je fais des cauchemars où je me retrouve enfermée dans une pièce blanche, sans fenêtre, sans souvenirs. Je me réveille en sueur, le cœur battant.
Un dimanche matin, ma petite-fille Camille vient me voir.
— « Mamie, tu vas venir habiter chez nous ? J’aimerais bien… Mais papa et maman se disputent tout le temps à cause de ça. Tu sais, tu pourrais venir dormir dans ma chambre si tu veux… »
Je la serre contre moi. Son innocence me bouleverse.
Je décide d’aller voir une assistante sociale à la mairie. Elle m’écoute longuement.
— « Vous savez, madame Martin, il existe des solutions intermédiaires : des résidences seniors où vous gardez votre indépendance mais où vous n’êtes pas seule… »
Je repars avec des brochures dans mon sac mais le cœur encore plus lourd.
Le soir même, j’appelle ma sœur Hélène à Lyon.
— « Tu te souviens de maman ? Elle disait toujours qu’il ne fallait jamais dépendre des autres… Mais aujourd’hui, j’ai peur d’être seule. Et j’ai peur qu’on profite de moi aussi… »
— « Monique, écoute ton cœur. Ne te laisse pas forcer la main. L’argent ne rachète pas l’amour… »
Les jours s’étirent en silence. Julien m’évite désormais. Claire ne répond plus à mes appels.
Un matin d’avril, je prends une décision : je ne vendrai pas l’appartement. Pas maintenant. Je veux rester chez moi tant que je le peux encore. J’appelle Julien.
— « Julien, j’ai réfléchi. Je ne suis pas prête à vendre. J’ai besoin de temps… Et j’ai besoin que tu m’aimes pour ce que je suis, pas pour ce que je possède. »
Il soupire au téléphone.
— « Comme tu veux maman… Mais il faudra bien y penser un jour… »
Je raccroche en pleurant doucement.
Ce soir-là, assise dans mon fauteuil face à la fenêtre ouverte sur la ville qui s’endort, je me demande :
Ai-je eu raison de choisir la solitude plutôt que le doute ? Peut-on vraiment faire confiance à sa propre famille quand l’argent entre en jeu ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?