Dida Marcel et moi : Quand l’aide devient salut
— Tu ne comprends pas, Lucie, je n’en peux plus ! Il me faut de l’aide, sinon je vais craquer !
La voix de Camille tremblait au téléphone. J’étais assise sur le rebord de ma fenêtre, regardant la pluie tomber sur les toits gris d’Angers. Mon cœur s’est serré. Depuis la mort de Maman, c’était elle qui s’occupait de Dida Marcel, notre grand-père. Mais là, elle était à bout.
— Tu sais bien que j’ai mon boulot…
— S’il te plaît. Juste quelques semaines. Il ne mange plus, il ne parle presque plus. Je t’en supplie, Lucie.
J’ai soupiré. Je n’avais jamais été très proche de Dida Marcel. Il était bourru, silencieux, toujours dans son potager ou devant la télé à râler contre les infos. Mais je ne pouvais pas laisser Camille s’effondrer. J’ai accepté, la gorge nouée.
Le lendemain, j’ai pris le train pour le petit village de Saint-Florent-le-Vieil. La maison de Dida sentait le renfermé et la soupe froide. Il était assis dans son fauteuil, le regard perdu vers la fenêtre.
— Bonjour Dida…
Il n’a pas répondu. Juste un grognement. J’ai posé ma valise dans l’entrée et j’ai commencé à ranger un peu. Les jours suivants ont été durs. Il refusait de manger ce que je préparais, râlait quand j’ouvrais les volets trop tôt, me lançait des regards noirs quand je touchais à ses affaires.
Un soir, alors que je débarrassais la table, il a murmuré :
— Pourquoi t’es là ?
J’ai failli répondre « parce que Camille m’a suppliée », mais j’ai vu la tristesse dans ses yeux.
— Parce que tu es mon grand-père… et que tu as besoin de moi.
Il a détourné la tête. J’ai senti une larme couler sur ma joue.
Les jours ont passé. Je me suis accrochée à une routine : ménage, courses au marché du village, préparation des repas… Mais rien n’y faisait. Dida restait enfermé dans son silence.
Un matin, alors que je rangeais la cuisine, j’ai entendu du bruit dehors. Dida était dans le jardin, accroupi devant ses tomates desséchées. Je l’ai rejoint timidement.
— Tu veux que je t’aide ?
Il m’a regardée comme si j’étais folle.
— Tu sais planter une tomate, toi ?
J’ai haussé les épaules.
— Tu peux m’apprendre…
Il a grogné encore, mais il m’a tendu une bêche. Ce jour-là, nous avons passé des heures dans la terre froide. Il m’a expliqué comment repiquer les plants, comment arroser sans noyer les racines. Pour la première fois depuis longtemps, il parlait vraiment.
Les semaines suivantes, le jardin est devenu notre refuge. Nous avons planté des salades, des haricots verts, même quelques fraisiers. Dida retrouvait des couleurs ; il râlait toujours, mais avec un sourire en coin.
Un après-midi d’orage, alors que nous rentrions précipitamment les outils, il s’est arrêté sous le porche et m’a dit :
— T’es pas si mauvaise que ça… pour une citadine.
J’ai éclaté de rire. C’était la première fois depuis des mois.
Mais tout n’était pas réglé pour autant. Un soir, Camille est venue nous rendre visite. Elle avait l’air fatiguée, les traits tirés.
— Tu comptes rester encore longtemps ?
J’ai senti la tension monter. Dida a baissé les yeux.
— Je ne sais pas… Peut-être que je pourrais rester un peu plus…
Camille a explosé :
— C’est facile pour toi ! Tu n’as pas tout sacrifié pendant des années ! Moi aussi j’aurais aimé qu’on partage la charge avant !
Je me suis sentie coupable. Oui, j’avais fui mes responsabilités pendant des années, prétextant mon travail et ma vie en ville.
Dida a tapé du poing sur la table :
— Arrêtez vos bêtises ! Vous êtes mes petites-filles toutes les deux ! J’ai besoin de vous… mais pas si c’est pour vous déchirer !
Le silence est tombé sur la cuisine. Camille a fondu en larmes. Je l’ai prise dans mes bras.
Cette nuit-là, j’ai beaucoup réfléchi. À tout ce qu’on avait perdu en se taisant trop longtemps. À tout ce qu’on pouvait encore sauver.
Les jours suivants, nous avons essayé de trouver un équilibre : Camille venait certains soirs après son travail ; moi je restais la journée avec Dida. Petit à petit, la maison s’est remplie de rires timides et d’odeurs de confiture maison.
Un matin d’été, alors que nous récoltions les premières tomates mûres, Dida m’a serrée contre lui :
— Merci d’être revenue…
J’ai compris alors que ce n’était pas seulement lui que j’avais sauvé en venant ici — c’était aussi moi-même. J’avais retrouvé ma famille, mes racines… et un sens à ma vie.
Parfois je me demande : combien de familles se brisent en silence parce qu’on n’ose pas demander de l’aide ? Et si le vrai courage était simplement d’oser revenir vers ceux qu’on aime ?