Deux fois brisée : Comment ai-je pu faire confiance à ma propre mère ?
« Tu n’aurais jamais dû me les confier. » La voix de mon frère résonne encore dans le couloir du tribunal, froide et tranchante. Je serre la main de mon avocat, mes ongles s’enfonçant dans sa paume, mais il ne bronche pas. Il sait que je suis au bord de l’effondrement. Je regarde ma mère, assise sur le banc des accusés, le visage fermé, les yeux rougis mais secs. Elle ne me regarde pas. Peut-être qu’elle ne le peut pas.
Je m’appelle Camille Lefèvre. J’ai trente-trois ans et, il y a un an à peine, j’étais mère de deux enfants : Léa, six ans, et Hugo, trois ans. Aujourd’hui, je ne suis plus que l’ombre de moi-même, une femme vidée, hantée par la question qui me ronge jour et nuit : comment ai-je pu faire confiance à ma propre mère ?
Tout a commencé un matin de septembre, dans notre appartement à Nantes. Je devais partir en déplacement à Paris pour mon travail. Ma mère, Monique, s’était proposée de garder les enfants. « Profite, ma chérie, tu travailles trop. Je vais m’occuper d’eux comme quand tu étais petite ! » J’avais souri, soulagée. Monique avait toujours été une grand-mère attentionnée, du moins en apparence.
Mais ce soir-là, alors que je rentrais plus tôt que prévu, j’ai trouvé Léa inanimée dans la baignoire. Ma mère était dans la cuisine, un verre de vin à la main, la radio allumée trop fort. « Je croyais qu’elle jouait… » a-t-elle murmuré en voyant mon visage décomposé. Les pompiers sont arrivés trop tard. Accident domestique, a conclu la police. J’ai cru mourir ce jour-là.
Je n’ai pas su dire non quand ma mère a insisté pour continuer à voir Hugo. « Il a besoin de moi, et toi aussi. On doit rester soudées. » J’étais incapable de réfléchir ; j’avais perdu tout repère. Quelques mois plus tard, alors que je tentais de reprendre pied, Hugo est tombé malade lors d’un week-end chez elle. Fièvre, vomissements… Ma mère n’a pas appelé le médecin tout de suite. « Je pensais que ce n’était qu’une gastro… » Hugo est mort d’une infection non traitée.
Cette fois-ci, l’hôpital a signalé la négligence. Une enquête a été ouverte. J’ai dû raconter encore et encore comment j’avais confié mes enfants à leur grand-mère, comment je n’avais rien vu venir. Mon frère Paul m’a accusée de naïveté : « Tu savais qu’elle buvait trop depuis des années ! Tu as fermé les yeux ! » Il n’a pas tort. Mais comment admettre que l’on préfère croire aux mensonges plutôt qu’à l’évidence ?
Le procès a révélé des secrets que je n’aurais jamais voulu entendre. Monique avait déjà été signalée pour des comportements dangereux quand nous étions enfants : oublis de repas, absences inexpliquées… Mon père avait tout étouffé pour sauver les apparences. Moi-même, j’avais refoulé ces souvenirs : les soirs où elle s’endormait sur le canapé, les bouteilles cachées dans la salle de bain.
Dans la salle d’audience, les regards sont lourds de reproches. Ma famille s’est divisée : certains soutiennent ma mère, d’autres me tiennent responsable. Je me sens seule au monde. Les médias se sont emparés de l’affaire : « Double drame familial à Nantes : la grand-mère devant la justice ». Je n’ose plus sortir faire mes courses sans sentir les regards peser sur moi.
Je repense à Léa et Hugo : leurs rires dans le parc du Jardin des Plantes, leurs dessins accrochés au frigo… Je me demande si j’aurais pu changer le cours des choses en étant moins confiante, plus vigilante. Mais comment vivre sans confiance ? Comment élever ses enfants sans soutien ?
Un soir, après une audience particulièrement éprouvante, je me suis effondrée chez moi. Paul est venu me voir. Il a posé sa main sur mon épaule : « Tu n’es pas la seule responsable… On a tous laissé faire. » Mais ses mots ne suffisent pas à apaiser ma douleur.
Ma mère a été condamnée à trois ans de prison avec sursis et interdiction d’approcher ses petits-enfants. Elle n’a jamais vraiment exprimé de remords ; elle dit qu’elle ne se souvient pas bien des faits. Peut-être est-ce vrai — ou peut-être préfère-t-elle oublier.
Aujourd’hui, je vis seule avec mes souvenirs et ma culpabilité. Je vois une psychologue chaque semaine pour tenter de survivre à l’insupportable absence de mes enfants et au poids du pardon impossible.
Parfois je me demande : comment continuer à vivre quand on a tout perdu ? Peut-on vraiment se reconstruire après avoir été trahie par sa propre mère ? Et vous… auriez-vous su voir ce que je refusais d’admettre ?