Chaque samedi, je construis une cabane chez mes beaux-parents : le secret de mon beau-frère m’a brisé
— Tu peux passer la scie sauteuse ?
La voix de Paul résonne dans le jardin, sèche, presque autoritaire. Je tends l’outil sans un mot, les mains déjà engourdies par le froid du matin. Autour de nous, la brume s’accroche encore aux haies du potager. Ma femme, Camille, discute avec sa mère dans la cuisine, préparant le café qui ne suffira jamais à effacer la fatigue de la semaine.
Je n’ai jamais aimé ces samedis. Depuis que le projet de cabane a été lancé, c’est devenu un rituel : on quitte notre appartement de Tours à l’aube pour traverser la campagne tourangelle et finir, chaque fois, à visser des planches ou porter des sacs de ciment. En échange ? Quelques bocaux de cornichons maison ou une douzaine d’œufs. Je me demande souvent si ça vaut vraiment le coup.
Paul, lui, est toujours là avant nous. Il a ce sourire franc qui plaît à tout le monde, surtout à ses parents. Le fils modèle, celui qui ne refuse jamais un service. Mais moi, je sens bien qu’il y a autre chose derrière son empressement. Il ne parle jamais de sa vie à Tours, ni de son boulot à la mairie. Et puis il y a ces coups de fil qu’il passe en cachette derrière la grange.
Ce matin-là, alors que je vais chercher une rallonge dans la remise, j’entends des voix étouffées. Je m’arrête net. Paul parle vite, nerveusement :
— Non, je t’ai dit que je ne pouvais pas venir ce week-end… Oui, ils sont tous là… Non, je ne veux pas qu’ils sachent…
Un silence. Puis il soupire :
— Je te rappelle ce soir.
Je recule doucement, le cœur battant. Qui est-ce ? Pourquoi ce ton inquiet ?
Le reste de la journée se déroule comme d’habitude : clous tordus, blagues forcées autour du barbecue, et cette impression que tout le monde joue un rôle. Camille me lance parfois un regard complice, comme pour me dire « courage », mais elle ne voit rien de ce qui se trame.
Le soir venu, alors que tout le monde est devant la télé, je sors prendre l’air. Paul est là aussi, assis sur la marche du perron, une cigarette entre les doigts.
— Tu veux une clope ?
Je secoue la tête. Le silence s’installe. Puis je me lance :
— Tu vas bien ?
Il me regarde longuement avant de répondre :
— Pourquoi tu demandes ça ?
— Je t’ai entendu tout à l’heure… Tu semblais… inquiet.
Il écrase sa cigarette d’un geste brusque.
— C’est rien. Des histoires de boulot.
Mais je vois bien qu’il ment. Je n’insiste pas.
La semaine suivante, même scénario. Mais cette fois, alors que je range les outils dans la voiture, j’aperçois Paul au fond du jardin avec un inconnu. Ils parlent à voix basse. L’homme lui tend une enveloppe. Paul la glisse rapidement dans sa poche en regardant autour de lui.
Le soir même, je décide d’en parler à Camille.
— Tu trouves pas que Paul est bizarre en ce moment ?
Elle hausse les épaules.
— Il a toujours été secret… Tu sais comment il est.
Mais moi, je sens que ça va plus loin.
Le samedi suivant, alors que tout le monde est occupé à l’intérieur à préparer le déjeuner, je retourne discrètement dans la remise où Paul cache souvent ses affaires. Je fouille un peu et tombe sur l’enveloppe : à l’intérieur, des billets de 50 euros et un petit sachet plastique contenant une poudre blanche.
Je recule d’un bond. Mon cœur s’emballe. Est-ce que Paul… Non, c’est impossible.
Je ressors en tremblant et tombe nez à nez avec lui.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Sa voix claque comme un fouet. Je bredouille une excuse mais il comprend tout de suite.
— T’as fouillé dans mes affaires ?
Je hoche la tête sans pouvoir parler.
Il s’approche, les poings serrés.
— Tu vas rien dire à personne. T’as compris ?
Je sens la menace dans sa voix mais aussi une immense détresse dans ses yeux.
— Paul… Tu peux pas continuer comme ça… Tu vas te détruire…
Il détourne le regard et murmure :
— J’ai pas le choix…
Je comprends alors que toute cette histoire de cabane n’était qu’un prétexte pour fuir ses problèmes en ville. Pour cacher sa dépendance à ses parents et profiter de leur confiance aveugle.
Le lendemain matin, je n’arrive plus à faire semblant. Au petit-déjeuner, alors que tout le monde plaisante autour des croissants, je sens la colère monter en moi.
— On fait quoi si on découvre qu’un membre de la famille va mal ? On continue à fermer les yeux ?
Un silence glacial s’installe. Camille me fixe avec inquiétude. Paul baisse les yeux.
Je quitte la table sans un mot et sors prendre l’air. Le ciel est bas, lourd comme mon cœur.
Depuis ce jour-là, rien n’est plus pareil entre nous. Je ne sais pas si j’ai bien fait d’intervenir ou si j’aurais dû garder le secret pour protéger la famille.
Est-ce qu’on doit tout sacrifier pour préserver l’image d’une famille parfaite ? Ou vaut-il mieux affronter la vérité, même si elle fait mal ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?