Ce soir-là, j’ai compris pourquoi ma mère cuisinait tant pour mon mari
« Tu ne comprends donc jamais rien, Camille ? » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme la lame du couteau qu’elle tient pour émincer les oignons. Je serre les poings, les yeux embués par la vapeur et la colère. Ce soir-là, comme tant d’autres, elle prépare le plat préféré de mon mari, un bœuf bourguignon mijoté des heures, alors que moi, sa propre fille, je n’ai droit qu’à des restes froids.
Depuis mon mariage avec Julien, il y a huit ans, j’ai l’impression d’être devenue invisible dans ma propre famille. Ma mère, Françoise, femme de traditions et de silences lourds, a toujours eu ce don pour faire passer les autres avant moi. Mais avec Julien, c’est différent. Elle le couve du regard, rit à ses blagues, se précipite pour remplir son assiette. Moi, je me contente d’observer cette complicité étrange, un malaise grandissant au creux du ventre.
Petite, je rêvais de parcourir le monde. Je collectionnais les cartes postales et les guides touristiques dans ma chambre mansardée à Dijon. Mais la vie en a décidé autrement : un mariage rapide après la fac, un poste d’institutrice dans une école de quartier, et des vacances passées à Saint-Malo chez mes beaux-parents. Julien voulait une vie stable, « à la française », disait-il. Ma mère approuvait : « Une femme doit savoir tenir sa maison et son homme. »
Un soir d’automne, alors que la pluie battait contre les vitres et que l’odeur du ragoût envahissait l’appartement, j’ai craqué. « Pourquoi tu fais toujours tout pour Julien ? Tu ne vois pas que ça me blesse ? » Ma mère a haussé les épaules : « Il travaille dur pour toi. Il mérite bien un bon repas. » Julien a souri, satisfait. J’ai quitté la table sans un mot.
Les semaines ont passé. Ma mère venait presque tous les jours cuisiner chez nous sous prétexte de m’aider. Mais je sentais qu’il y avait autre chose. Un soir, alors que je rentrais plus tôt que prévu d’une réunion parents-profs, j’ai entendu des éclats de voix dans la cuisine. Je me suis approchée à pas feutrés.
« Tu ne peux pas continuer comme ça, Julien ! » La voix de ma mère tremblait. « Camille n’est pas idiote… »
Julien a répondu sèchement : « C’est toi qui as commencé ce jeu. Maintenant tu veux t’arrêter ? »
Mon cœur s’est emballé. Je me suis figée derrière la porte.
« Je voulais juste… Je voulais juste qu’elle soit heureuse ! » Ma mère sanglotait presque.
« Heureuse ? Elle étouffe ici ! »
J’ai reculé, choquée. De quoi parlaient-ils ? Quel jeu ? Pourquoi ma mère pleurait-elle devant mon mari ?
Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil. Les souvenirs se sont bousculés : les regards échangés entre eux, les silences gênés quand j’entrais dans la pièce, les cadeaux que ma mère offrait à Julien mais jamais à moi…
Le lendemain matin, j’ai confronté ma mère. « Dis-moi la vérité. Qu’est-ce qui se passe entre toi et Julien ? »
Elle a blêmi. « Camille… Ce n’est pas ce que tu crois… »
Julien est arrivé derrière moi, l’air coupable. « On aurait dû t’en parler plus tôt… »
Ma mère a pris une grande inspiration : « Quand tu étais petite, ton père nous a quittées pour une autre femme. J’ai toujours eu peur que tu souffres comme moi. Quand tu as rencontré Julien, il m’a promis qu’il ne te ferait jamais de mal… Mais il m’a aussi dit qu’il avait besoin de stabilité, d’une famille soudée autour de lui. Alors j’ai tout fait pour qu’il se sente chez lui ici… Peut-être trop… »
Julien a baissé les yeux : « Ta mère voulait tellement bien faire qu’elle a fini par m’étouffer aussi… Et moi, je me suis laissé faire parce que ça m’arrangeait… »
J’ai senti la colère monter : « Et moi dans tout ça ? Vous avez décidé de ma vie sans moi ! Vous avez fait de moi une étrangère dans ma propre maison ! »
Ma mère s’est effondrée en larmes. Julien a tenté de me prendre la main mais je l’ai repoussée.
Les jours suivants ont été un enfer. Ma mère ne venait plus cuisiner. Julien rentrait tard du travail et évitait mon regard. J’ai commencé à rêver à nouveau d’ailleurs : Paris, Barcelone, même Lyon me semblait une échappatoire.
Un soir, j’ai fait mes valises. J’ai laissé un mot sur la table : « J’ai besoin de respirer. De vivre pour moi. »
Je suis partie chez une amie à Nantes. Là-bas, j’ai retrouvé un peu de paix. J’ai repris mes rêves en main : j’ai postulé pour un poste dans une école internationale et commencé des cours d’espagnol.
Ma mère m’a écrit une longue lettre où elle s’excusait d’avoir voulu trop bien faire et d’avoir oublié que j’étais adulte. Julien m’a envoyé un message : « Je comprends si tu ne veux plus de moi… Mais sache que je t’aime vraiment. »
Aujourd’hui encore, je me demande comment on en arrive là : comment l’amour peut devenir une prison dorée ? Comment pardonner à ceux qui nous aiment maladroitement ? Et surtout… Est-ce qu’on peut vraiment être soi-même sans blesser ceux qu’on aime ?