Éplucher les souvenirs : Nuits blanches et oignons dorés
— Tu ne comprends jamais rien, Claire !
La voix de Paul résonne encore dans ma tête, même si cela fait déjà six mois qu’il a claqué la porte de notre appartement du onzième arrondissement. Je me penche sur la poêle, la spatule tremblante dans la main, et je sens mes yeux piquer, autant à cause des oignons que des souvenirs. Il est minuit passé, la ville dort, mais moi, je suis prisonnière de cette cuisine étroite, de cette nuit sans fin, et de cette douleur qui refuse de s’éteindre.
Je n’ai jamais aimé cuisiner la nuit. Mais depuis le départ de Paul, l’insomnie s’est installée comme une vieille amie indésirable. Je me lève, j’ouvre le frigo, je prends ce qu’il reste : trois oignons, un peu de beurre, du pain rassis. Je fais revenir les oignons, espérant que le bruit du beurre qui crépite couvrira le vacarme de mes pensées. Mais rien n’y fait. Les souvenirs s’invitent, insistants, comme les voisins du dessus qui traînent leurs meubles à deux heures du matin.
— Tu es trop exigeante, tu veux tout contrôler !
Je revois Paul, son visage fermé, ses yeux fuyants. Je croyais que c’était de l’amour, cette façon qu’il avait de me regarder, de me toucher la main quand il rentrait tard du travail. Mais ce n’était que de l’habitude, ou pire, de la pitié. La vérité, je l’ai apprise un soir de novembre, quand j’ai trouvé ce message sur son téléphone. « Je pense à toi, à ce week-end à Deauville… » signé : Sophie. Sophie, ma meilleure amie depuis la fac. Sophie, qui venait dîner chez nous tous les vendredis.
Je me souviens de la sensation de chute, comme si le sol s’ouvrait sous mes pieds. J’ai voulu hurler, mais aucun son n’est sorti. J’ai simplement posé le téléphone sur la table, et j’ai attendu qu’il rentre. Il a compris tout de suite. Il n’a pas nié. Il n’a même pas pleuré. Il a juste dit :
— Je suis désolé, Claire. Je ne voulais pas te blesser.
Comme si cela changeait quoi que ce soit. Comme si le fait de ne pas vouloir blesser effaçait la trahison. Depuis, je vis seule dans cet appartement trop grand, trop silencieux. Ma fille, Camille, est partie faire ses études à Lyon. Elle m’appelle tous les dimanches, mais je sens bien qu’elle m’en veut. Elle ne comprend pas pourquoi je n’ai pas essayé de me battre, pourquoi j’ai laissé Paul partir sans un mot, sans une scène. Mais à quoi bon ?
La poêle grésille, les oignons brunissent. Je ferme les yeux, je respire profondément. L’odeur me rappelle les dîners du dimanche, quand tout allait encore bien. Paul riait, Camille racontait ses histoires de lycée, et moi, je croyais que nous étions heureux. Je croyais…
Un bruit dans le couloir me fait sursauter. Je tends l’oreille. Ce n’est rien, juste le chat de la voisine qui gratte à la porte. Je souris tristement. Même les chats cherchent de la compagnie la nuit. Je me demande si Paul pense à moi, parfois. S’il regrette. S’il se souvient de nos vacances en Bretagne, des promenades sur la plage, des galettes de sarrasin que je ratais toujours. Ou bien s’il est trop occupé à refaire sa vie avec Sophie, à construire un nouveau bonheur sur les ruines du mien.
Je verse les oignons sur une tranche de pain, je m’assieds à la table. Je regarde la ville par la fenêtre, les lumières lointaines, les taxis qui filent sur le boulevard. Je me demande comment font les autres pour continuer, pour aimer à nouveau, pour croire encore. Ma mère me dit que je dois tourner la page, que la vie continue. Mais comment tourner la page quand chaque nuit ramène le passé ?
Je repense à la dernière conversation avec Camille. Elle m’a dit :
— Maman, tu ne peux pas rester comme ça, à ressasser. Il faut que tu sortes, que tu rencontres du monde. Tu n’es pas vieille !
Je n’ai rien répondu. Je n’ai pas la force. Je me sens usée, vidée. J’ai l’impression d’avoir tout donné, et de n’avoir plus rien à offrir. Même mes amies évitent de m’appeler. Elles ne savent pas quoi dire, elles ont peur de mal faire. Alors je me réfugie dans la cuisine, dans la chaleur du four, dans le parfum des oignons dorés. C’est tout ce qui me reste.
Parfois, je me demande si j’aurais pu faire autrement. Si j’avais crié, supplié, frappé du poing sur la table. Peut-être que Paul serait resté. Peut-être que Sophie aurait reculé. Mais je ne suis pas comme ça. Je n’ai jamais su me battre pour moi-même. J’ai toujours préféré la fuite, le silence, la dignité. Mais à quoi sert la dignité quand on est seule ?
Je regarde l’assiette devant moi. Je n’ai pas faim. Je pense à demain, à la routine qui recommence : le métro, le bureau, les collègues qui font semblant de ne rien savoir. Je pense à la solitude qui m’attend le soir, à la peur de m’endormir, à la certitude de me réveiller encore, en sursaut, avec le cœur serré.
Je voudrais pleurer, mais les larmes ne viennent plus. Je voudrais crier, mais personne n’entendrait. Alors j’écris ces mots dans ma tête, comme une lettre que je n’enverrai jamais. Peut-être qu’un jour, je trouverai la force de tourner la page. Peut-être qu’un jour, je saurai pardonner. À Paul, à Sophie, à moi-même.
Mais ce soir, je suis juste une femme seule, dans une cuisine trop petite, à minuit passé, avec des oignons caramélisés et des souvenirs qui brûlent plus fort que la poêle.
Est-ce que la douleur finit vraiment par s’atténuer ? Ou bien apprend-on simplement à vivre avec, comme une cicatrice invisible ? Qu’en pensez-vous, vous qui lisez ces mots ?