Et si mes parents se séparaient ? Une peur d’enfance qui ne m’a jamais quitté

« Mathieu, viens ici, il faut qu’on te parle. »

La voix de ma mère tremblait, et mon père, assis raide sur le canapé, fixait le sol comme s’il cherchait une issue. J’avais dix ans, un mercredi après-midi, le cartable encore posé dans l’entrée, et je venais de rentrer d’une partie de foot avec Hugo et Clément. J’ai senti tout de suite que quelque chose n’allait pas. La télé était éteinte, la lumière du salon trop blanche, et l’odeur du café froid flottait dans l’air comme un mauvais présage.

« On ne va plus vivre ensemble, » a dit mon père, la voix cassée. Ma mère a posé sa main sur la mienne, mais je l’ai retirée, glacé. J’ai cru que j’allais vomir. Je n’ai rien dit. Je n’ai rien pu dire. J’ai juste entendu un bourdonnement dans mes oreilles, comme si le monde entier s’était mis à hurler.

Ce soir-là, j’ai pleuré dans mon lit, la tête sous l’oreiller pour que personne n’entende. J’ai entendu ma mère sangloter dans la cuisine, et mon père claquer la porte en partant. J’ai compris que rien ne serait plus jamais comme avant. Le lendemain, à l’école, j’ai menti à Hugo : « Non, tout va bien, pourquoi tu demandes ? » Mais il a vu mes yeux rouges, il a compris. Les enfants sentent ces choses-là.

Les semaines suivantes, tout a changé. Mon père a trouvé un petit appartement à Montreuil, pas très loin, mais assez pour que chaque trajet du week-end ressemble à un exil. Le vendredi soir, je faisais ma valise, j’essayais de ne pas oublier mon doudou, mes cahiers, mon maillot du PSG. Ma mère me disait : « Tu vas passer un bon week-end avec papa, hein ? » Mais je voyais bien qu’elle avait peur que je préfère l’autre maison, l’autre vie. Mon père, lui, me demandait toujours si j’étais heureux, s’il me manquait quelque chose. Mais ce qui me manquait, c’était eux, ensemble, dans la même pièce, à se chamailler pour la télé ou à rire d’une vieille blague.

À l’école, j’ai commencé à m’éloigner. Les autres parlaient de leurs vacances en famille, de leurs parents qui venaient les chercher ensemble. Moi, j’avais deux agendas, deux chambres, deux anniversaires. Je me sentais coupé en deux, comme si j’avais perdu une moitié de moi-même. Un jour, la maîtresse a demandé à chacun de dessiner sa famille. J’ai hésité longtemps avant de dessiner deux maisons, et j’ai vu le regard triste qu’elle m’a lancé. J’ai eu honte. J’ai eu peur que tout le monde voie que je n’étais plus « normal ».

Les années ont passé, mais la peur est restée. Peur que ma mère pleure quand je partais chez mon père. Peur que mon père se sente seul quand je retournais chez ma mère. Peur de choisir, peur de blesser, peur de ne jamais être assez pour réparer ce qui avait été brisé. J’ai grandi avec cette angoisse, ce sentiment d’être responsable du bonheur des autres. À chaque dispute, à chaque silence, je me demandais si c’était de ma faute.

À l’adolescence, j’ai commencé à me rebeller. Je rentrais tard, je répondais mal, je fuyais les repas de famille. Ma mère disait que j’étais ingrat, mon père que je devenais un inconnu. Mais au fond, je voulais juste qu’on me remarque, qu’on me dise que tout irait bien, que la famille pouvait survivre à tout. Au lycée, j’ai eu ma première copine, Camille. Je l’aimais comme un fou, mais dès qu’on se disputait, je paniquais. J’avais peur qu’elle parte, qu’elle me laisse comme mes parents s’étaient laissés. Je devenais jaloux, possessif, incapable de faire confiance. Elle a fini par me quitter, en me disant : « Tu portes trop de blessures, Mathieu. »

J’ai compris alors que la séparation de mes parents n’était pas juste un événement, mais une cicatrice qui ne voulait pas guérir. J’ai essayé d’en parler à ma mère, un soir d’hiver, alors qu’on dînait tous les deux. « Tu crois que c’est de ma faute, tout ça ? » Elle a posé sa fourchette, m’a regardé longtemps. « Non, mon chéri. Ce n’est jamais la faute des enfants. Mais je comprends que tu souffres. » J’aurais voulu la croire, mais la culpabilité était trop ancrée.

Mon père, lui, a refait sa vie avec une femme, Sophie, qui avait déjà deux enfants. Je me suis senti de trop, comme un invité dans ma propre famille. Les dimanches, je regardais les autres rire, partager des souvenirs auxquels je n’appartenais pas. J’ai commencé à éviter les repas, à prétexter des devoirs, des sorties. Mon père m’en voulait, il disait que je ne faisais pas d’efforts. Mais comment faire des efforts quand on a l’impression d’être un fantôme ?

À la fac, j’ai choisi de partir loin, à Lyon, pour fuir Paris, pour fuir les souvenirs. Mais la peur m’a suivi. J’avais du mal à m’attacher, à faire confiance. J’avais toujours ce réflexe de me préparer au pire, de croire que tout pouvait s’effondrer du jour au lendemain. Mes amis me trouvaient distant, mystérieux. Je ne savais pas comment leur dire que j’avais grandi dans la peur de perdre ceux que j’aimais.

Aujourd’hui, j’ai vingt-huit ans. Je vis en colocation à Belleville, je travaille dans une librairie. Mes parents se parlent à peine, chacun a refait sa vie. Moi, je cherche encore ma place. J’ai eu quelques histoires d’amour, mais à chaque fois, la même angoisse revient : et si tout s’arrêtait ? Et si je n’étais pas assez ?

Parfois, je me demande si on guérit vraiment de l’enfance. Si on peut un jour aimer sans avoir peur d’être abandonné. Est-ce que d’autres ressentent ça aussi ? Est-ce que vous aussi, vous avez grandi avec cette peur de voir votre famille s’effondrer ?

Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire ce qui a été brisé, ou faut-il apprendre à vivre avec les morceaux ?