Trois boulettes et une vérité : Quand l’amour devient trop lourd

— Tu vas encore faire des boulettes aujourd’hui ?

La voix de Marc résonne dans la cuisine, sèche, presque mécanique. Je serre la cuillère en bois entre mes doigts, la pâte de viande collée à mes paumes. Les enfants crient dans le salon, la télé braille un dessin animé, et moi, je me sens soudain minuscule, écrasée par le poids de ce quotidien qui ne me ressemble plus. Je prends une inspiration, mais l’air me brûle la gorge. Trois boulettes. Toujours trois, parce que c’est ce que Marc aime. Pas quatre, pas deux. Trois, comme un rituel, comme une règle tacite qui s’est imposée au fil des années.

Je me souviens de nos débuts, de la tendresse maladroite, des rires partagés sur les bancs de la fac à Lyon. Je me souviens de la première fois où il m’a dit « je t’aime », un soir de pluie, sous le porche de mes parents à Villeurbanne. Mais aujourd’hui, il ne reste plus rien de cette douceur. Seulement des gestes automatiques, des regards fuyants, des mots qui blessent plus qu’ils ne réconfortent.

— Tu pourrais au moins faire un effort, Ivana. Les enfants n’aiment pas quand c’est sec, tu le sais bien.

Je serre les dents. J’ai envie de hurler, de lui balancer la poêle à la figure, de lui dire que moi aussi, j’aimerais qu’on fasse un effort pour moi. Mais je me tais. Je me tais toujours. Parce que c’est plus simple, parce que je ne veux pas de dispute devant les enfants, parce que j’ai peur de ce qui pourrait sortir si je commence à parler.

Je pose les trois boulettes dans l’assiette de Marc, une à une, comme on dépose des pierres sur une tombe. Il ne me regarde même pas. Il attrape sa fourchette, pique la première boulette, et soupire bruyamment. Les enfants se chamaillent pour la télécommande, et je sens la colère monter, sourde, insidieuse, comme une vague prête à tout emporter.

— Maman, pourquoi papa crie tout le temps ?

C’est Camille, la plus petite, qui me regarde avec ses grands yeux inquiets. Je voudrais lui dire que tout va bien, que c’est juste la fatigue, que papa est stressé par le travail. Mais je n’ai plus la force de mentir. Je me contente de lui caresser les cheveux, en silence.

Le repas se termine dans une tension glaciale. Marc se lève sans un mot, laisse son assiette sale sur la table. Je le regarde s’éloigner, son dos voûté, ses épaules lourdes. Où est passé l’homme que j’ai aimé ? Où suis-je passée, moi, dans tout ça ?

Je débarrasse la table, les mains tremblantes. Les enfants montent dans leur chambre, et je reste seule, face à la fenêtre, le regard perdu sur les toits gris de notre immeuble à Bron. Je pense à toutes ces années sacrifiées, à tous ces rêves abandonnés pour une famille qui ne me ressemble plus. J’ai voulu être une bonne épouse, une bonne mère, mais à quel prix ?

Le soir, Marc rentre tard. Il sent l’alcool, il marmonne à peine un « salut ». Je l’observe, assise sur le canapé, les jambes repliées sous moi. J’aimerais qu’il me regarde, qu’il me parle, qu’il me demande comment je vais. Mais il allume la télé, s’enfonce dans le fauteuil, et m’ignore. Je me sens invisible, transparente, comme un fantôme dans ma propre maison.

Je repense à ma mère, à ses conseils, à sa voix douce : « Ne laisse jamais un homme te faire croire que tu ne vaux rien, Ivana. » Mais c’est exactement ce que je ressens. Je ne vaux rien. Je ne suis qu’une ombre, une cuisinière, une femme de ménage, une nounou. Où est passée la jeune fille pleine de rêves, celle qui voulait voyager, écrire, aimer sans compter ?

Un soir, alors que les enfants dorment, je me risque à parler.

— Marc, tu crois qu’on est heureux, toi et moi ?

Il me regarde, surpris, comme si la question était absurde.

— On a trois enfants, un toit, un boulot. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Je sens les larmes monter, mais je les ravale. Je voudrais lui dire que je veux de l’amour, de la tendresse, du respect. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

— Je ne sais pas… Peut-être juste… qu’on se parle, qu’on s’écoute.

Il hausse les épaules, retourne à son écran. Je comprends que je suis seule dans ce couple. Désespérément seule.

Les jours passent, tous identiques. Je me lève, je prépare le petit-déjeuner, j’habille les enfants, je vais travailler à la médiathèque du quartier. Là-bas, au moins, je me sens utile, respectée. Les collègues me sourient, me demandent comment je vais. Parfois, je m’attarde dans les rayons, je caresse les couvertures des livres, je rêve d’une autre vie.

Un vendredi, alors que je range des romans, mon collègue Julien me lance :

— Tu as l’air fatiguée, Ivana. Ça va ?

Je souris, gênée. Je ne veux pas qu’on voie ma détresse. Mais il insiste, me propose un café. On s’assoit dans la petite salle de pause, et pour la première fois depuis des années, je me sens écoutée. Julien ne me juge pas, il m’écoute vraiment. Je lui parle de mes enfants, de Marc, de cette impression d’étouffer. Il pose sa main sur la mienne, doucement.

— Tu mérites d’être heureuse, tu sais.

Ses mots me bouleversent. Je rentre chez moi le cœur lourd, mais une petite lumière s’est allumée quelque part en moi. Et si j’avais encore le droit d’être heureuse ?

Le soir même, Marc rentre plus tôt que d’habitude. Il est de mauvaise humeur, il crie sur les enfants, il me reproche le dîner trop salé. Cette fois, je ne me tais pas.

— Ça suffit, Marc ! Je ne suis pas ta bonne, ni ton punching-ball. Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à cuisiner toi-même !

Le silence tombe, lourd, pesant. Les enfants me regardent, effrayés. Marc me fixe, furieux, mais il ne dit rien. Je sens une force nouvelle m’envahir. Je ne veux plus subir. Je veux vivre.

Cette nuit-là, je dors mal. Je pense à tout ce que j’ai perdu, mais aussi à tout ce que je pourrais encore gagner. Le lendemain, j’annonce à Marc que je veux qu’on prenne du recul, qu’on réfléchisse à ce qu’on veut vraiment. Il ne comprend pas, il s’énerve, il me traite d’égoïste. Mais je tiens bon. Pour moi, pour mes enfants, pour cette femme que j’ai oubliée trop longtemps.

Aujourd’hui, je ne sais pas de quoi demain sera fait. Mais je sais une chose : je ne veux plus jamais me contenter de trois boulettes et d’une vie à moitié vécue. Je veux aimer, être aimée, me sentir vivante. Est-ce trop demander ? Est-ce que d’autres femmes ressentent la même chose que moi ?