« Enceinte, tu ne montes pas dans ma voiture ! » – Mon histoire de superstitions, de conflits familiaux et de solitude

« Sors de la voiture, Claire ! » La voix de Julien résonne encore dans ma tête, tranchante, presque étrangère. Il est vingt heures, le parking de notre immeuble à Nanterre est désert, à part une voisine qui promène son chien et qui s’arrête, interloquée par la scène. J’ai la main sur mon ventre arrondi, six mois de grossesse, et je regarde mon mari comme si je ne le reconnaissais plus. « Tu sais bien ce que ma mère dit… Une femme enceinte dans la voiture, ça porte malheur ! » Il claque la portière, me laissant seule sur le bitume froid, les larmes me montant aux yeux.

Je n’ai jamais cru à ces histoires de mauvais œil, de superstitions ridicules qui traînent dans certaines familles françaises, surtout dans la sienne. Mais ce soir-là, tout a dérapé. Je me suis retrouvée à marcher seule jusqu’à l’ascenseur, croisant le regard gêné de la voisine, qui détourne les yeux. Dans l’appartement, le silence est pesant. Julien ne rentre qu’une heure plus tard, sans un mot, sans un regard. Je m’enferme dans la salle de bain, j’étouffe. Comment peut-on en arriver là ?

Le lendemain, tout le monde est au courant. Sa mère, Odile, m’appelle : « Tu sais, Claire, il faut respecter les traditions. Ce n’est pas contre toi, c’est pour protéger le bébé… » Je serre les dents. Depuis le début de ma grossesse, Odile s’est immiscée dans notre vie, imposant ses croyances, ses rituels. « Mets du sel sous ton oreiller, ne regarde pas la pleine lune, ne croise pas de chat noir… » Et Julien, mon Julien, celui qui riait de tout ça avant, s’est mis à la suivre, à m’imposer ces règles absurdes.

Les semaines passent, et la distance entre nous grandit. Je me sens étrangère dans mon propre foyer. Les repas sont silencieux, tendus. Un soir, alors que je prépare des pâtes, Julien explose : « Tu ne fais jamais d’efforts ! Tu sais que ça me rassure, ces traditions ! » Je laisse tomber la cuillère, la colère monte. « Et moi ? Qui me rassure, moi ? Tu préfères écouter ta mère plutôt que ta femme ? » Il détourne le regard, incapable de répondre.

Je me confie à ma sœur, Sophie, qui habite à Lyon. Elle soupire au téléphone : « Tu sais, chez nous, on n’a jamais cru à ces bêtises. Mais tu dois lui parler, vraiment. » Parler… Mais comment parler à quelqu’un qui ne vous écoute plus ?

Un dimanche, Odile débarque à l’improviste, les bras chargés de tisanes et d’amulettes. Elle inspecte l’appartement, déplace les meubles, marmonne des prières. Je me sens envahie, dépossédée de mon espace. Julien la laisse faire, comme un enfant obéissant. Je craque. « Ça suffit ! C’est chez moi ici, pas chez toi ! » Odile me lance un regard noir : « Tu ne penses qu’à toi, Claire. Tu mets ton bébé en danger avec ton entêtement. » Julien ne dit rien. Je me sens trahie, seule contre tous.

Les nuits deviennent longues, peuplées d’insomnies et de doutes. Je me demande si je suis la seule à vivre ça, à être rejetée par ceux qui devraient me protéger. Je commence à éviter les voisins, honteuse. Certains chuchotent dans l’ascenseur, d’autres m’ignorent. Je me sens invisible.

Un soir, alors que je rentre d’un rendez-vous chez la sage-femme, je trouve Julien assis dans le noir. Il pleure. Je m’approche, hésitante. « Qu’est-ce qui t’arrive ? » Il sanglote : « J’ai peur, Claire. J’ai peur de mal faire, de perdre ce bébé… Ma mère dit que… » Je le coupe, la voix tremblante : « Et moi, tu m’écoutes ? Tu sais que tu es en train de me perdre, moi ? » Il me regarde, perdu. Pour la première fois depuis des semaines, il semble comprendre.

Mais le mal est fait. Je me sens vidée, épuisée. Je commence à sortir seule, à marcher dans le parc voisin, à parler à d’autres mamans. Certaines me racontent leurs propres histoires de familles envahissantes, de traditions étouffantes. Je me sens moins seule, un peu. Mais le soir, la solitude me rattrape.

La naissance approche. Julien est nerveux, maladroit. Il veut bien faire, mais il reste prisonnier de ses peurs, de celles de sa mère. À la maternité, Odile débarque avec un bouquet de lavande et une médaille de Saint Christophe. Je la remercie du bout des lèvres, mais je sens la colère gronder en moi.

Le jour de l’accouchement, tout bascule. Julien, paniqué, refuse de monter dans la voiture avec moi pour aller à l’hôpital. « Prends un taxi, Claire, je te rejoins là-bas… » Je le regarde, incrédule. Je pars seule, le cœur brisé. À la maternité, je donne naissance à notre fille, Camille, sans lui. Il arrive deux heures plus tard, les yeux rouges, la mine défaite. Je ne peux m’empêcher de lui en vouloir.

Les semaines qui suivent sont un mélange de bonheur et de tristesse. Camille est magnifique, mais je me sens plus seule que jamais. Julien fait des efforts, mais la blessure est là, profonde. Odile continue de s’immiscer, de juger, de critiquer. Un jour, je craque devant elle : « Vous avez eu ce que vous vouliez. Mais moi, je veux vivre, pas survivre dans la peur. » Elle me regarde, décontenancée. Julien, cette fois, me prend la main. Peut-être qu’il a compris. Peut-être pas.

Aujourd’hui, je vous écris parce que je me demande : combien d’entre nous vivent dans la peur des traditions, des regards, des jugements ? Combien de femmes se sentent seules, même entourées ? Est-ce que l’amour peut vraiment survivre à tout ça ? Qu’en pensez-vous ?