Comment peux-tu ne pas me voir ? Histoire d’une femme effacée dans sa propre famille

« Lucie, tu pourrais au moins débarrasser la table ! » La voix de ma mère résonne dans la cuisine, sèche, tranchante. Je serre la mâchoire, les mains crispées sur la nappe, alors que mes frères rient déjà dans le salon, indifférents. J’ai dix ans, et je comprends déjà que je ne serai jamais la préférée. Je me lève, ramasse les assiettes, et j’entends ma sœur chuchoter à maman : « Elle est toujours dans la lune, Lucie. » Je voudrais crier, leur dire que je suis là, que j’existe, mais les mots restent coincés dans ma gorge.

Les années passent, et rien ne change. À chaque repas de famille, je suis celle qui sert, qui écoute, qui s’efface. Mon père, silencieux, ne remarque même pas quand je quitte la pièce. Ma mère ne me parle que pour me donner des ordres ou me rappeler que je devrais faire mieux, comme Pauline, ma sœur aînée, brillante étudiante en droit. « Regarde Pauline, elle, au moins, elle sait ce qu’elle veut », répète-t-elle. Je baisse les yeux, honteuse, alors que mon cœur se serre.

À l’école, je me fonds dans la masse. Je ne suis ni la meilleure, ni la pire. J’ai des amies, mais je ne me confie jamais vraiment. Je garde tout pour moi, persuadée que mes émotions n’intéressent personne. Un jour, en classe de terminale, mon professeur de français me rend une dissertation avec la mention « Très bien, Lucie, vous avez une vraie sensibilité ». Je rentre à la maison, le cœur battant, espérant que, cette fois, ma mère sera fière. Mais elle ne lève même pas les yeux de son repassage. « C’est bien, mais tu devrais penser à des études sérieuses. »

Je pars à l’université de Lyon, plus pour fuir que pour apprendre. Je rencontre Julien, un garçon doux, timide, qui me regarde comme si j’étais la seule au monde. Je tombe amoureuse, persuadée d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui me voit. Nous nous marions jeunes, trop jeunes peut-être. Rapidement, la routine s’installe. Julien travaille beaucoup, je m’occupe de nos deux enfants, Camille et Théo. Je me donne corps et âme à ma famille, espérant qu’enfin, quelqu’un me dira merci, qu’on me verra. Mais l’histoire se répète. Julien rentre tard, fatigué, distrait. Les enfants grandissent, absorbés par leurs écrans, leurs amis, leurs vies.

Un soir, alors que je prépare le dîner, Camille, 16 ans, me lance : « Tu peux me laisser tranquille, maman ? J’ai pas besoin de toi là. » Je reste figée, la cuillère à la main. J’ai l’impression de recevoir un coup de poing. Théo, lui, ne me parle que pour demander de l’argent ou râler contre l’école. Je me sens transparente, inutile. Je repense à ma mère, à ses reproches, à mes efforts vains. Est-ce que je reproduis le même schéma ?

Les disputes avec Julien deviennent plus fréquentes. Un soir, il claque la porte après une énième querelle silencieuse. Je m’effondre dans la cuisine, seule, les larmes coulant sur mes joues. J’appelle ma sœur, Pauline, mais elle ne répond pas. Je laisse un message, la voix tremblante : « J’ai besoin de parler, Pauline. » Elle ne rappellera jamais.

Je sombre peu à peu. Je ne dors plus, je mange à peine. Je me surprends à envier la voisine, Madame Lefèvre, qui vit seule avec son chat mais qui sourit toujours aux passants. Un matin, je me regarde dans la glace : cernes, teint terne, regard vide. Qui suis-je devenue ? Où est passée la petite fille qui rêvait d’être aimée ?

Un jour, alors que je range la chambre de Camille, je tombe sur un carnet. Curieuse, je l’ouvre. Elle y a écrit : « Ma mère est gentille, mais on ne la remarque pas. Elle est là, mais c’est comme si elle était invisible. » Les mots me transpercent. Je referme le carnet, le cœur brisé. Je comprends que même mes enfants ne me voient pas.

Je décide de tout arrêter. Je prends une semaine pour moi, sans prévenir personne. Je pars à la mer, à Saint-Malo, seule. Les premiers jours, je me sens coupable, égoïste. Puis, peu à peu, je respire à nouveau. Je marche sur la plage, je lis, j’écris. Je repense à cette dissertation de terminale, à ce professeur qui avait vu en moi une sensibilité. Je me demande ce que je veux, moi, pour la première fois.

Quand je rentre, la maison est sens dessus dessous. Julien me regarde, surpris, presque inquiet. Les enfants râlent, mais je ne cède pas. Je leur dis que j’ai besoin de temps pour moi, que je ne veux plus être la bonne à tout faire. Les premiers jours sont difficiles. Julien me reproche mon égoïsme, Camille boude, Théo claque les portes. Mais je tiens bon. Je m’inscris à un atelier d’écriture, je rencontre d’autres femmes, d’autres histoires. Je découvre que je ne suis pas seule à me sentir invisible.

Peu à peu, les choses changent. Julien commence à m’écouter, timidement. Camille me demande conseil pour un exposé. Théo me serre dans ses bras, un soir, sans raison. Je ne suis pas devenue la femme parfaite, ni la mère idéale, mais j’existe enfin. Pour moi.

Parfois, je repense à ma mère, à ses silences, à ses exigences. Je me demande si elle aussi, un jour, s’est sentie invisible. Est-ce que l’on transmet nos blessures sans le vouloir ? Est-ce que, pour être vue, il faut d’abord apprendre à se regarder soi-même ?

Et vous, avez-vous déjà eu l’impression de n’être qu’une ombre dans votre propre famille ? Est-ce que l’on peut vraiment briser ce cercle, ou sommes-nous condamnés à répéter l’histoire ?