Huit mois sous pression : Suis-je seulement un portefeuille pour mes propres parents ?
« Tu as fait le virement, Paul ? » La voix de ma mère résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je suis encore en manteau, les clés à la main, à peine rentré de mon travail à la mairie de Lyon. Mon père, assis devant la télévision, ne lève même pas les yeux. Je sens la sueur froide couler dans mon dos. Huit mois. Huit mois que chaque quinzaine, la moitié de mon salaire file sur leur compte, pour ce fichu chantier qui n’en finit pas. « Oui, maman, c’est fait », je réponds, la gorge serrée. Elle soupire, comme si c’était la moindre des choses, comme si je n’étais qu’un distributeur automatique.
Je me souviens du jour où tout a commencé. C’était un dimanche pluvieux de novembre. Nous étions tous les trois autour de la table, le café refroidi dans les tasses. Mon père a sorti une liasse de devis, les yeux brillants d’excitation. « On va refaire la salle de bain, la cuisine, et pourquoi pas la chambre d’amis ? » Ma mère a enchaîné : « Tu comprends, Paul, c’est aussi pour toi, cet appartement. Un jour, il sera à toi. » Je n’ai pas osé dire non. J’ai hoché la tête, comme toujours. Enfant unique, j’ai grandi dans l’ombre de leurs attentes, leur amour conditionnel, leur besoin de tout contrôler. J’ai appris à me taire, à obéir, à ne pas faire de vagues. Mais aujourd’hui, à trente ans, je me demande si je ne suis pas en train de me perdre.
Le soir, dans ma chambre, je regarde mon compte en banque. Il ne me reste presque rien, à peine de quoi payer mon loyer dans ce petit studio du 7ème arrondissement. Mes amis sortent, voyagent, s’achètent des vélos électriques ou économisent pour un prêt immobilier. Moi, je compte les centimes, j’annule des sorties, je mens parfois pour ne pas avouer la vérité. « Tu viens au ciné, Paul ? » demande souvent Julie, ma collègue. Je trouve une excuse, encore. Je me sens honteux, prisonnier d’un secret absurde.
Un soir, j’ose en parler à mon père. « Papa, je… Je ne peux plus continuer comme ça. J’ai besoin de garder un peu d’argent pour moi, pour vivre. » Il me regarde, surpris, puis son visage se ferme. « Tu crois qu’on fait ça pour le plaisir ? Tu crois qu’on n’a pas tout sacrifié pour toi ? » Je sens la colère monter, mais je ravale mes mots. Ma mère intervient, la voix douce mais tranchante : « Paul, tu es notre fils. C’est normal d’aider sa famille. » Je me tais. Encore.
Les semaines passent, la tension monte. Je dors mal, je fais des cauchemars. Je rêve que je suis enfermé dans une pièce sans fenêtre, que je crie mais que personne ne m’entend. Au travail, je suis distrait, irritable. Mon chef, Monsieur Lefèvre, me convoque : « Paul, tu sembles ailleurs ces temps-ci. Tout va bien ? » Je bredouille un mensonge, je souris faiblement. Mais au fond, je sens que je m’effondre.
Un samedi, je croise mon oncle Gérard au marché. Il me demande des nouvelles, je craque. Je lui raconte tout, la pression, l’argent, la culpabilité. Il me prend la main, me regarde droit dans les yeux : « Paul, tu as le droit de penser à toi. Tes parents t’aiment, mais ils ne doivent pas te prendre pour un portefeuille. » Ses mots me frappent. Pour la première fois, je me sens compris.
Je décide de consulter une psychologue, Madame Morel. Dans son cabinet, je parle, je pleure, je vide mon sac. Elle m’aide à mettre des mots sur ce que je ressens : la peur de décevoir, la honte, la colère rentrée. « Vous avez le droit de poser des limites, Paul. Ce n’est pas égoïste, c’est vital. »
Un soir, je rentre chez mes parents pour dîner. L’appartement est en chantier, des bâches partout, l’odeur de peinture fraîche. Ma mère me serre dans ses bras, mon père me tape sur l’épaule. Je prends une grande inspiration. « Papa, maman, il faut qu’on parle. Je ne peux plus continuer à vous donner autant d’argent. J’ai besoin de penser à moi, de construire ma vie. » Silence. Mon père se lève brusquement, furieux : « Tu nous abandonnes, c’est ça ? Après tout ce qu’on a fait pour toi ? » Ma mère pleure. Je reste debout, les mains tremblantes, mais je ne cède pas. « Je vous aime, mais je ne suis pas qu’un portefeuille. J’ai besoin d’exister, moi aussi. »
Les jours suivants sont tendus. Ils ne m’appellent plus, ne répondent pas à mes messages. Je me sens coupable, mais aussi soulagé. Petit à petit, je retrouve un peu d’air, un peu de liberté. Je sors avec Julie, je ris, je rêve à nouveau. Je comprends que l’amour filial ne doit pas être une prison.
Aujourd’hui, je me demande : est-ce que la loyauté envers sa famille doit forcément signifier l’effacement de soi ? Est-ce que je suis un mauvais fils parce que je veux vivre pour moi ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?