Et si l’enfant n’arrivait jamais ?

« Tu sais, Camille, je crois que si on avait un enfant, tout serait différent. Je trouverais la motivation, je chercherais un meilleur boulot… »

La voix de Julien résonne encore dans la cuisine, entre le bruit du lave-vaisselle et la pluie qui tambourine contre la fenêtre. Je serre ma tasse de thé brûlant, les mains tremblantes. Voilà des mois qu’il me répète cette phrase, comme une promesse ou une excuse. Mais ce soir, elle me transperce.

« Et si cet enfant n’arrive jamais ? »

Je n’ose pas le dire à voix haute. Je regarde Julien, affalé sur la chaise, les yeux fatigués, la barbe de trois jours. Il évite mon regard. Depuis deux ans que nous sommes mariés, notre vie ressemble à une pièce de théâtre dont le décor ne change jamais : un appartement trop petit dans le 7ème arrondissement de Lyon, des factures qui s’accumulent sur la table basse, et des rêves suspendus à une hypothétique grossesse.

Julien travaille comme vendeur dans une boutique de téléphonie. Il rentre chaque soir épuisé, mais refuse obstinément toute promotion ou formation. « À quoi bon ? » dit-il souvent. Moi, je suis professeure des écoles. Mon salaire ne suffit pas à couvrir tous nos besoins, mais je me bats chaque jour pour offrir un peu de stabilité à notre foyer.

Ce soir-là, alors que je range la vaisselle, je sens la colère monter. Je me retourne brusquement :

— Tu crois vraiment qu’un enfant va tout régler ? Tu penses qu’il va payer le loyer à ta place ?

Julien sursaute. Il se lève, s’approche de moi :

— Ce n’est pas ce que je voulais dire…

— Alors explique-moi ! Parce que moi, j’ai l’impression d’être seule à porter tout ça !

Il baisse les yeux. Un silence lourd s’installe. Je sens mes larmes monter, mais je refuse de pleurer devant lui.

— Camille… Je… Je me sens vide. J’ai besoin d’un but. Toi, tu as ton métier, tes élèves… Moi, j’ai l’impression de tourner en rond.

Je soupire. J’aimerais lui crier que la vie ne nous attend pas pour avancer. Que les enfants ne sont pas des pansements pour adultes blessés.

Les semaines passent. Les disputes se multiplient. Ma mère m’appelle tous les dimanches :

— Alors, c’est pour quand le bébé ?

Je mens. Je dis qu’on y pense, que tout va bien. Mais la vérité, c’est que chaque test négatif est une claque supplémentaire. Et Julien s’enfonce dans son apathie.

Un soir de novembre, alors que la ville s’endort sous la bruine, je rentre plus tôt que prévu. J’entends Julien au téléphone dans le salon :

— Non, maman… Oui, je sais… Mais Camille ne veut pas d’enfant maintenant…

Je reste figée sur le palier. Il ment à sa mère comme je mens à la mienne. Nous sommes deux naufragés qui s’accrochent à des illusions différentes.

Le lendemain matin, je tente d’ouvrir le dialogue :

— Julien, tu crois vraiment que tu serais capable de changer pour un enfant ? Ou est-ce juste plus facile de remettre ta vie entre les mains d’un être qui n’existe pas encore ?

Il me regarde longtemps sans répondre. Puis il murmure :

— J’ai peur de ne jamais être assez bien pour toi… ou pour un enfant.

Je prends sa main. Pour la première fois depuis des mois, je sens sa détresse réelle. Mais moi aussi j’ai peur : peur qu’il ne change jamais, peur de fonder une famille sur du vide.

Les fêtes approchent. Autour de nous, nos amis annoncent des grossesses, achètent des maisons en périphérie ou partent en vacances au ski. Nous restons là, bloqués dans notre quotidien étriqué.

Un soir de décembre, après une énième dispute sur l’argent et les projets avortés, Julien claque la porte et disparaît plusieurs heures. Je reste seule dans l’appartement sombre, à fixer le sapin minuscule acheté chez Monoprix.

Quand il revient enfin, il s’effondre sur le canapé :

— Je suis désolé… Je ne sais plus comment faire.

Je m’assois près de lui. La fatigue me submerge.

— Peut-être qu’on devrait arrêter d’attendre que quelque chose ou quelqu’un vienne nous sauver… Peut-être qu’on doit apprendre à être heureux avec ce qu’on a déjà.

Il hoche la tête sans conviction.

Les mois passent encore. Nous consultons un conseiller conjugal. Les séances sont douloureuses mais nécessaires. Nous parlons enfin de nos peurs : la peur de l’échec, du manque d’argent, du regard des autres.

Un matin de printemps, alors que je prépare mon cartable pour l’école, Julien m’annonce qu’il a postulé pour une formation en informatique.

— Pas pour un enfant… Pour moi. Et pour nous.

Je souris pour la première fois depuis longtemps.

Mais parfois, le doute revient : et si l’enfant n’arrivait jamais ? Serions-nous capables d’être heureux malgré tout ? Ou sommes-nous condamnés à attendre un miracle pour oser vivre pleinement ?

Et vous… Pensez-vous qu’on peut bâtir un avenir sans attendre que tout soit parfait ? Faut-il forcément un enfant pour donner un sens à sa vie de couple ?