J’ai mis à la porte mes beaux-parents et mon mari. Je ne regrette rien.

« Tu n’as jamais compris ce que c’est que de faire des sacrifices, Élodie ! » La voix de mon mari, Julien, résonne encore dans le salon, mêlée à celle de sa mère, Monique, qui sanglote bruyamment sur le canapé. Je me tiens debout, dos à la porte d’entrée, les clés serrées dans ma main moite. Il est 22h30, la pluie martèle les vitres de notre maison à la périphérie d’Angers. Je viens de prendre la décision la plus radicale de ma vie : les mettre tous dehors.

Tout a commencé il y a deux ans, quand la santé de mes beaux-parents a décliné. Ils vivaient à Saint-Florent-le-Vieil, un petit village où le temps semble s’être arrêté. Julien m’a suppliée : « Ils ne peuvent plus rester seuls là-bas. On doit les accueillir, c’est normal. » J’ai accepté, par amour pour lui, par respect pour eux. Mais je savais déjà que je m’effaçais.

Au début, Monique et Gérard étaient reconnaissants. Ils m’aidaient à la maison, préparaient des plats du terroir qui sentaient bon la Loire et les souvenirs d’enfance. Mais très vite, tout a changé. Monique s’est mise à critiquer ma façon de tenir la maison : « Tu ne sais pas repasser une chemise correctement, Élodie. Chez nous, on faisait ça mieux. » Gérard passait ses journées devant la télé, grognant dès que je proposais une sortie ou un repas différent.

Julien, lui, s’est transformé. Il rentrait du travail et filait directement dans le salon rejoindre ses parents. Nos conversations se limitaient à des listes de courses ou des factures à payer. La nuit, il tournait le dos dans le lit. J’ai tenté d’en parler :

— Julien, tu ne vois pas que je me sens étrangère chez moi ?
— Tu exagères… Ils sont vieux, ils ont besoin de nous.
— Et moi ? Tu penses à moi ?
Il haussait les épaules, fuyait mon regard.

Les mois ont passé. Je me suis sentie disparaître. Ma fille, Camille, 8 ans, me demandait pourquoi mamie criait tout le temps après moi. J’ai commencé à faire des insomnies. Au travail, mes collègues me trouvaient fatiguée, distraite. Je n’étais plus qu’une ombre dans ma propre vie.

Un soir d’hiver, Monique a jeté une casserole au sol parce que j’avais oublié d’acheter du lait entier : « Tu ne penses jamais aux autres ! » J’ai pleuré dans la salle de bains pendant une heure. Julien n’est même pas venu frapper à la porte.

La goutte d’eau est arrivée ce samedi soir. Camille avait préparé un dessin pour moi : « Maman, tu es la plus gentille ! » Monique l’a arraché des mains de ma fille : « C’est moi qui fais tout ici ! » J’ai vu les larmes dans les yeux de Camille. J’ai senti une colère froide monter en moi.

J’ai attendu que Camille soit couchée. Puis j’ai rassemblé le peu de courage qu’il me restait.

— Julien, il faut qu’on parle.
Il a soupiré :
— Encore ? Tu ne peux pas faire un effort ?
— Non. C’est fini. Je veux que vous partiez tous les trois.
Monique s’est levée d’un bond :
— Tu n’as pas le droit ! C’est la maison de mon fils !
— Non, c’est notre maison. Et je n’en peux plus.
Gérard a grogné quelque chose d’incompréhensible. Julien m’a regardée comme si j’étais devenue folle.

— Tu vas regretter…
J’ai ouvert la porte d’entrée en grand.
— Peut-être. Mais ce soir, je choisis de me respecter.

Ils sont partis sous la pluie, Monique lançant des insultes à mi-voix, Julien sans un mot pour moi ni pour Camille.

Le silence après leur départ était assourdissant. J’ai pleuré longtemps, puis j’ai rejoint ma fille endormie et je l’ai serrée contre moi.

Depuis ce soir-là, je revis peu à peu. Les voisins murmurent ; certains amis me jugent durement : « Tu aurais pu faire preuve de patience… » Mais d’autres femmes m’écrivent en secret : « Tu as eu du courage. »

Je ne sais pas si j’ai fait le bon choix pour tout le monde. Mais pour moi et pour Camille, c’était vital.

Est-ce qu’on a le droit de choisir sa propre paix au détriment des autres ? Ou bien suis-je devenue l’égoïste qu’ils voyaient en moi ?