Entre l’Amour et l’Oubli : Le Cri Silencieux de Camille
« Tu pourrais au moins lui dire bonsoir, Laura ! » Ma voix tremble dans le couloir étroit de l’appartement lyonnais, mais ma fille ne se retourne même pas. Camille, ma petite-fille de quinze ans, reste figée sur le seuil de sa chambre, les yeux rougis. Je sens la colère monter en moi, mêlée à une impuissance qui me ronge depuis des mois.
Laura, ma propre fille, traverse le salon sans un regard pour Camille. Elle dépose un baiser sur le front d’Élise, sa cadette de dix ans, puis s’enferme dans la cuisine. Je vois Camille serrer les poings. « Pourquoi elle ne m’aime pas ? » souffle-t-elle, à peine audible. Je voudrais la prendre dans mes bras, mais elle se referme aussitôt, disparaissant derrière la porte de sa chambre.
Je m’appelle Madeleine. J’ai soixante-huit ans et je croyais avoir tout vu dans la vie. Mais rien ne m’a préparée à voir ma propre fille reproduire ce que j’ai toujours combattu : l’injustice, la préférence, l’amour conditionnel. Laura a toujours été exigeante – envers elle-même, envers les autres. Elle a épousé Marc, un professeur d’EPS respecté dans notre quartier de la Croix-Rousse. Ensemble, ils semblaient former une famille idéale. Mais derrière les murs de leur appartement bourgeois, quelque chose s’est brisé.
Camille était une enfant vive, curieuse, passionnée de lecture et de dessin. Mais depuis deux ans, elle s’éteint à vue d’œil. Elle a perdu du poids, ses notes chutent, elle ne parle presque plus à personne. Laura ne cesse de la comparer à Élise : « Regarde ta sœur comme elle est gentille ! Pourquoi tu ne fais pas d’efforts ? » Marc tente parfois d’intervenir : « Laisse-la respirer, Laura… » Mais il finit toujours par céder devant l’autorité glaciale de sa femme.
Un soir d’automne, j’arrive à l’improviste. Camille est assise à table, le regard vide devant une assiette froide. Laura s’agace : « Tu pourrais au moins faire semblant d’être agréable quand ta grand-mère est là ! » Camille se lève brusquement et claque la porte de sa chambre. Je serre les dents.
— Laura, tu ne vois pas qu’elle souffre ?
— Elle fait sa comédie ! Depuis qu’Élise est née, elle n’a jamais supporté de partager l’attention.
— Ce n’est pas vrai ! Tu la rejettes sans arrêt…
— Maman, je t’en prie ! Tu ne comprends rien à ce que je vis.
Je me tais. Je repense à mon propre passé : ma mère qui préférait mon frère aîné, moi qui me suis battue pour exister… Est-ce donc une malédiction familiale ?
Les semaines passent. Camille s’enferme dans le silence. Elle refuse de manger avec nous, passe ses soirées seule. Un jour, je la surprends en train de pleurer dans la cour de l’immeuble.
— Mamie… Je voudrais disparaître. Personne ne m’aime ici.
Mon cœur se brise. Je décide d’agir.
Un samedi matin, j’invite Laura à prendre un café chez moi. Je pose les mots sur la table :
— Laura, tu es en train de perdre ta fille.
— Arrête avec tes leçons ! Tu as toujours préféré les autres à moi aussi.
— Ce n’est pas vrai…
— Si ! Tu n’as jamais compris ce que c’est d’être mère aujourd’hui. Entre le boulot, Marc qui n’aide pas vraiment, Élise qui a besoin de moi…
Je vois ses mains trembler. Derrière sa dureté se cache une fatigue immense.
— Mais Camille ?
— Camille me rejette tout le temps ! Elle me regarde comme si j’étais un monstre…
Je comprends alors que Laura aussi souffre. Mais son amour est maladroit, blessant.
Je propose à Camille de venir vivre chez moi quelques temps. Elle accepte sans hésiter. Le soir où je viens la chercher, Laura ne dit rien. Marc me serre la main longuement.
Chez moi, Camille retrouve peu à peu le sourire. Nous cuisinons ensemble, nous lisons des romans policiers sous la couette. Mais chaque soir avant de dormir, elle me demande :
— Est-ce que maman pensera à moi ce soir ?
Je ne sais quoi répondre.
Un dimanche après-midi, Laura vient nous voir. Elle reste debout sur le seuil du salon.
— Camille… Je voulais te dire que je suis désolée.
Camille baisse les yeux. Un silence lourd s’installe.
— Tu m’as fait mal maman…
— Je sais… Je ne savais plus comment t’aimer.
Je retiens mes larmes en voyant ma fille et ma petite-fille s’effondrer dans les bras l’une de l’autre.
Mais rien n’est réglé pour autant. La blessure est profonde.
Aujourd’hui encore, je me demande : comment une mère peut-elle aimer un enfant et en rejeter un autre ? Est-ce vraiment possible d’effacer des années d’indifférence ? Et vous… avez-vous déjà ressenti cette injustice au sein de votre famille ?