Mon père me supplie de pardonner à mon oncle, mais comment oublier l’impardonnable ?

— Camille, il faut que tu viennes. Gérard n’a plus personne…

La voix de mon père tremble au téléphone, mais je serre les dents. Je regarde par la fenêtre de mon petit appartement à Lyon, les lumières de la ville dansent sur le Rhône, mais en moi tout est noir. Gérard. Ce nom me donne la nausée. Mon oncle. L’homme qui a fait de mon enfance un champ de ruines. Et voilà que mon père, encore une fois, me supplie de lui pardonner.

— Papa, tu sais très bien ce qu’il m’a fait !

Un silence lourd s’installe. Je l’entends respirer, hésiter.

— Il était jeune, il ne savait pas… Il a changé, Camille. Il est malade maintenant. Il regrette.

Je ferme les yeux. Les souvenirs affluent, violents comme des gifles : les après-midis chez mes grands-parents à Villeurbanne, le couloir sombre, la porte qui claque, sa main sur mon bras, ses mots murmurés à l’oreille. J’avais huit ans. J’ai grandi avec la peur au ventre, la honte collée à la peau.

Mais pour mon père, tout cela doit être effacé d’un trait.

— Tu ne comprends pas, papa ! Moi, je ne peux pas oublier !

Il soupire, las.

— Tu ne peux pas vivre dans la haine toute ta vie…

La haine ? Est-ce vraiment de la haine ? Ou juste le refus d’effacer ce que j’ai subi ?

Le lendemain, je reçois un message de ma mère : « Ton père est très inquiet pour Gérard. Il ne va pas bien du tout. »

Je sens la colère monter. Pourquoi tout le monde pense-t-il à lui ? Pourquoi personne ne pense à moi ?

Le soir même, je retrouve mon père dans un petit café du 3ème arrondissement. Il a vieilli, ses mains tremblent un peu quand il porte son café à ses lèvres.

— Camille, commence-t-il doucement, tu sais que je t’aime. Mais Gérard… c’est mon frère. Je ne peux pas le laisser tomber.

Je le regarde droit dans les yeux.

— Et moi ? Tu m’as laissée tomber quand j’avais besoin de toi.

Il baisse la tête. Un silence gênant s’installe entre nous. Je sens les regards des autres clients sur nous, mais je m’en fiche.

— Je ne savais pas… souffle-t-il enfin. Je n’ai rien vu.

Je voudrais hurler : « Tu ne voulais pas voir ! » Mais je me tais. Les mots restent coincés dans ma gorge.

— Tu veux que j’aille le voir ? Que je lui dise quoi ? Que tout est oublié ?

Il secoue la tête.

— Non… Je veux juste que tu trouves la paix.

La paix… Comme si c’était si simple.

Les semaines passent. Mon père insiste. Ma mère aussi. Même ma sœur Pauline s’en mêle :

— Tu devrais essayer de tourner la page, Camille. Pour toi.

Mais comment tourner la page quand chaque nuit je revois son visage ? Quand chaque bruit dans le couloir me fait sursauter ?

Un jour, je croise Gérard par hasard devant la boulangerie du quartier. Il a l’air fatigué, malade effectivement. Il me regarde avec des yeux humides.

— Camille…

Je recule d’un pas.

— Ne m’approche pas.

Il baisse les yeux.

— Je suis désolé… Je sais que tu ne me pardonneras jamais.

Je sens mes mains trembler. J’ai envie de le frapper, de lui hurler dessus, mais je reste figée.

— Tu as détruit ma vie !

Il hoche la tête, les larmes aux yeux.

— Je sais…

Je tourne les talons et je pars en courant. Dans la rue, les passants me regardent bizarrement alors que je pleure à chaudes larmes.

Le soir même, mon père m’appelle encore.

— Camille, Gérard a été hospitalisé. Il veut te voir une dernière fois…

Je raccroche sans répondre.

Les jours suivants sont un enfer. Je dors mal, je mange à peine. Je repense à tout ce que j’ai perdu à cause de lui : mon innocence, ma confiance en moi, ma capacité à aimer sans peur.

Un dimanche matin, je décide d’aller voir un psy à l’hôpital Édouard-Herriot. La psychologue s’appelle Madame Lefèvre. Elle m’écoute sans juger, sans presser.

— Vous n’êtes pas obligée de pardonner pour avancer, Camille. Parfois, il faut juste accepter que certaines blessures ne se referment jamais complètement.

Ses mots me soulagent un peu. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens comprise.

Quelques semaines plus tard, Gérard meurt à l’hôpital. Mon père m’appelle en larmes.

— Il voulait te dire qu’il était désolé…

Je reste silencieuse. Je n’ai rien à répondre.

Aux obsèques, je reste au fond de l’église Saint-Nizier. Ma famille pleure devant le cercueil fermé. Moi, je regarde les vitraux colorés et je pense à tout ce qu’on attendait de moi : le pardon, l’oubli, la paix familiale… Mais personne n’a jamais demandé ce dont j’avais besoin moi.

En sortant de l’église, mon père me prend dans ses bras pour la première fois depuis des années.

— Je suis désolé pour tout…

Je sens ses larmes sur ma joue et je comprends qu’il souffre aussi, à sa façon. Mais cela ne change rien à ma douleur.

Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce que le pardon est vraiment nécessaire pour guérir ? Ou ai-je le droit de vivre avec mes cicatrices sans qu’on m’impose d’oublier ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment tourner la page quand le passé refuse de s’effacer ?