Honte à table : Un dimanche qui a tout bouleversé
— Tu ne vas quand même pas laisser tes enfants jouer avec ça sur la table, Élodie !
La voix de ma belle-mère, Monique, claqua dans la salle à manger comme un coup de fouet. Je sentis mes joues s’enflammer. Mes deux petits, Camille et Lucas, venaient à peine de poser leurs crayons sur la nappe en papier, fiers d’avoir dessiné un soleil et une maison. J’avais cru que ce serait mignon, que cela détendrait l’atmosphère tendue de ces déjeuners dominicaux. Mais Monique n’a jamais aimé l’imprévu.
Je jetai un regard à mon mari, François. Il fixait son assiette, les épaules voûtées, comme s’il voulait disparaître dans son gratin dauphinois. Personne ne parlait. Le tic-tac de l’horloge semblait hurler dans le silence.
— Je t’ai déjà dit cent fois que chez moi, on respecte la table ! poursuivit Monique, la voix tremblante d’indignation. Et puis regarde-les… ils ne savent même pas se tenir !
Camille baissa la tête, les yeux brillants. Lucas serra fort sa petite voiture contre lui. J’ai senti la colère monter, cette chaleur dans la poitrine qui me fait trembler. Mais je me suis forcée à sourire.
— Ce ne sont que des enfants, Monique. Ils ne font rien de mal.
— Rien de mal ?! s’écria-t-elle. Tu appelles ça bien élevé ? À leur âge, François savait déjà mettre la table correctement !
François ne broncha pas. J’aurais voulu qu’il dise quelque chose, qu’il me soutienne. Mais il restait muet, prisonnier de ce rôle de fils parfait qu’il jouait depuis toujours.
Je me suis levée pour ramasser les crayons. Mes mains tremblaient tellement que j’en ai fait tomber un sous la table. Lucas a voulu m’aider mais Monique l’a arrêté d’un geste sec.
— Laisse donc ta mère faire, Lucas. Elle doit apprendre à mieux vous éduquer.
J’ai senti une larme couler sur ma joue. Je l’ai essuyée d’un revers de main, furieuse contre moi-même de montrer ma faiblesse devant elle. J’ai regardé mes enfants : ils ne comprenaient pas pourquoi Mamie était si méchante.
Le repas a continué dans un silence glacial. Monique servait le poulet en lançant des regards noirs à mes enfants chaque fois qu’ils faisaient mine de parler ou de rire trop fort. François n’a pas levé les yeux une seule fois.
Après le dessert, alors que je rangeais les assiettes dans la cuisine, Monique m’a suivie.
— Tu sais, Élodie, je dis ça pour ton bien… et pour celui des enfants. Si tu continues comme ça, ils ne s’en sortiront jamais dans la vie.
J’ai serré les poings sur le bord de l’évier.
— Peut-être que tu pourrais essayer d’être un peu plus gentille avec eux… et avec moi aussi.
Elle a haussé les épaules.
— Je ne fais que dire la vérité. Tu es trop faible avec eux. Regarde François : il n’a jamais eu besoin qu’on le défende.
J’ai senti la colère exploser en moi.
— Justement ! Peut-être qu’il aurait eu besoin qu’on le défende parfois !
Elle m’a regardée comme si j’étais folle.
— Tu n’as aucune idée de ce que c’est d’élever un enfant toute seule après la guerre…
Je n’ai rien répondu. Je savais que cette conversation était vaine. Mais je ne pouvais plus me taire.
Quand nous sommes rentrés à la maison ce soir-là, j’ai mis les enfants au lit plus tôt que d’habitude. Camille m’a demandé :
— Maman, pourquoi Mamie elle est toujours fâchée ?
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai embrassé ses cheveux blonds et j’ai murmuré :
— Ce n’est pas ta faute, ma chérie.
Dans le salon, François m’attendait. Il avait l’air fatigué, plus vieux que ses trente-huit ans.
— Tu aurais pu faire un effort… murmura-t-il sans me regarder.
J’ai cru que j’allais exploser.
— Un effort ? Tu as entendu ce qu’elle a dit aux enfants ? Ce qu’elle m’a dit à moi ?
Il a haussé les épaules.
— C’est sa façon d’être… Elle est comme ça depuis toujours.
— Et tu trouves ça normal ?
Il n’a pas répondu. J’ai compris alors que je ne pouvais plus compter sur lui pour me défendre ou défendre nos enfants face à sa mère.
Cette nuit-là, j’ai pleuré longtemps dans le noir. J’ai repensé à tous ces dimanches où j’avais encaissé sans rien dire pour ne pas faire d’histoires. Mais cette fois-ci, c’était allé trop loin. J’ai décidé que je ne retournerais plus chez Monique tant qu’elle ne changerait pas d’attitude envers mes enfants et moi.
Le lendemain matin, j’ai expliqué ma décision à François. Il a eu du mal à comprendre mais il a fini par accepter. Les semaines suivantes ont été tendues : Monique appelait tous les jours pour se plaindre, François était distant, les enfants demandaient pourquoi on ne voyait plus Mamie.
Mais peu à peu, j’ai senti un poids s’alléger sur mes épaules. À la maison, l’ambiance était plus sereine. Les enfants riaient plus souvent. J’ai commencé à retrouver confiance en moi.
Un soir, alors que je lisais une histoire à Lucas, il m’a serrée fort dans ses bras et m’a dit :
— T’es la meilleure maman du monde.
J’ai compris alors que j’avais fait ce qu’il fallait pour eux… même si cela avait brisé quelque chose dans notre famille élargie.
Aujourd’hui encore, je me demande : ai-je eu raison de rompre ce lien ? Aurais-je dû continuer à me taire pour préserver l’unité familiale ? Ou bien est-ce justement cela, être mère : savoir dire stop quand il le faut ? Qu’en pensez-vous ?