Jeudi, le jour où ma famille s’est brisée

« Tu comprends, Camille, c’est mieux ainsi. » La voix de mon père résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme un couperet. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, assise sur la chaise en bois de la cuisine familiale. Ma sœur, Élise, détourne les yeux, fixant obstinément la nappe à carreaux rouges et blancs. Je sens la colère monter, brûlante, acide, mais je ravale mes mots.

Ce jeudi-là, tout a basculé. Nous étions réunis chez mes parents à Lyon, comme ils nous l’avaient demandé la veille. « Il faut qu’on parle sérieusement », avait dit maman au téléphone, sa voix grave et inhabituelle. Je savais que le sujet serait l’appartement de mamie Jeanne, décédée il y a trois mois. Depuis son départ, le silence s’était installé entre nous, pesant, presque coupable.

J’avais grandi dans cet appartement du 7ème arrondissement, entre les odeurs de soupe aux poireaux et les rires étouffés des soirées d’hiver. Mamie Jeanne était tout pour moi : une confidente, une alliée contre les tempêtes familiales. Quand elle est partie, j’ai eu l’impression qu’une partie de moi s’était envolée avec elle.

La question de l’héritage avait flotté dans l’air dès le lendemain des obsèques. « On verra plus tard », avait éludé papa. Mais je savais que ce « plus tard » arriverait vite. Élise et moi en avions parlé à demi-mots, chacune espérant secrètement que l’autre céderait.

Ce jeudi donc, nous étions là, assises côte à côte sur le vieux canapé du salon. Papa a sorti un dossier beige, posé devant lui comme un juge prêt à rendre son verdict. Maman triturait nerveusement son alliance.

« Nous avons pris une décision », a commencé papa. Il a marqué une pause, cherchant ses mots. « L’appartement de ta grand-mère… nous avons décidé de le donner à Élise. »

Le silence a explosé dans la pièce. J’ai cru que j’allais m’évanouir. Mes mains se sont crispées sur mes genoux.

« Quoi ? » Ma voix était rauque, étranglée par la stupeur.

Élise n’a rien dit. Elle a juste baissé la tête.

« Tu sais bien que ta sœur est dans une situation difficile », a repris maman d’une voix douce mais ferme. « Avec son divorce… et puis toi, tu as déjà ton appartement avec Paul… »

Je me suis levée d’un bond. « Mais ce n’est pas une question de besoin ! C’est une question de justice ! Mamie voulait qu’on partage ! »

Papa a soupiré. « Camille, tu as toujours été raisonnable. On sait que tu comprendras… »

J’ai éclaté en sanglots. Je n’arrivais pas à croire ce que j’entendais. Toute ma vie, j’avais fait des efforts pour être la fille modèle : bonne élève, jamais un mot plus haut que l’autre, toujours là pour aider Élise quand elle déraillait. Et voilà qu’on me demandait d’être « raisonnable » une fois de plus, de sacrifier encore mes droits pour elle.

Je suis sortie en claquant la porte. Dans la rue, la pluie battait le pavé. J’ai marché sans but pendant des heures, ruminant l’injustice de cette décision. Pourquoi toujours moi ? Pourquoi fallait-il que je sois celle qui cède ?

Les jours suivants ont été un enfer. Maman m’a appelée plusieurs fois, laissant des messages pleins de reproches voilés : « Tu pourrais faire un effort pour ta sœur… » Élise m’a envoyé un texto maladroit : « Je suis désolée… » Mais je n’ai pas répondu.

Paul a essayé de me consoler : « Ce n’est qu’un appartement, Camille… » Mais il ne comprenait pas. Ce n’était pas qu’une question d’argent ou de murs ; c’était toute mon histoire qu’on effaçait d’un trait de plume.

J’ai repensé à tous ces dimanches passés chez mamie Jeanne, à ses histoires sur la guerre, à ses tartes aux pommes brûlées. J’avais l’impression qu’on me volait mes souvenirs.

Un soir, j’ai croisé Élise devant la boulangerie du quartier. Elle avait l’air fatiguée, les yeux cernés.

« Camille… tu m’en veux ? »

J’ai hésité avant de répondre.

« Je t’en veux surtout de ne rien dire. Tu pourrais refuser… »

Elle a haussé les épaules : « Tu sais bien que je n’ai nulle part où aller avec les enfants… »

J’ai senti ma colère retomber d’un coup, remplacée par une immense tristesse.

« On aurait pu trouver une solution ensemble », ai-je murmuré.

Elle a hoché la tête sans conviction.

Depuis ce jour-là, rien n’est plus pareil entre nous. Les repas de famille sont devenus gênants ; on évite le sujet comme une blessure purulente qu’on refuse de soigner.

Parfois je me demande : est-ce que l’amour familial peut survivre à l’injustice ? Est-ce que pardonner, c’est forcément oublier ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?