Trahison sous perfusion : Mon combat pour renaître
— Tu veux encore du café, Claire ?
La voix de ma mère résonne dans la cuisine, mais je n’entends plus rien. Je fixe la lettre du laboratoire, posée devant moi, les mots « carcinome invasif » dansant devant mes yeux. J’ai trente-huit ans, deux enfants, un mari, une maison à Tours. Et soudain, tout s’effondre.
— Claire ?
Je sursaute. Ma mère me regarde, inquiète. Je hoche la tête sans répondre. Je n’ai pas encore trouvé le courage de tout lui dire. Comment annoncer à sa propre mère qu’on est malade ? Qu’on va peut-être mourir ?
Le soir même, je m’assois face à Paul, mon mari. Il pianote sur son téléphone, l’air absent.
— Paul… J’ai eu les résultats. C’est un cancer du sein.
Il relève à peine les yeux. Un silence glacial s’installe.
— On va s’en sortir, dit-il enfin, sans émotion.
Je voudrais qu’il me prenne dans ses bras, qu’il pleure avec moi. Mais il retourne à son écran. Je sens déjà la distance entre nous, comme un gouffre qui s’élargit chaque jour.
Les semaines passent. Les rendez-vous à l’hôpital Bretonneau s’enchaînent : biopsies, IRM, réunions avec les médecins. Je perds mes cheveux, mes forces, ma féminité. Les enfants, Lucie et Théo, me regardent avec des yeux pleins de questions que je ne sais pas comment apaiser.
Un soir, alors que je rentre d’une séance de chimio, j’entends Paul au téléphone dans le salon.
— Oui, je t’appelle dès que je peux… Non, elle ne se doute de rien…
Je reste figée derrière la porte. Mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’il l’entende. Je n’ose pas entrer. Je monte me coucher sans bruit.
Les jours suivants, je deviens une étrangère dans ma propre maison. Paul rentre tard, prétexte des réunions au bureau. Il ne me touche plus. Un matin, je trouve un message sur son ordinateur : « J’ai hâte de te revoir ce week-end. » Signé : Sophie.
Sophie… Ce prénom résonne comme une gifle. Je fouille dans ses affaires, honteuse et désespérée. Tout s’éclaire : les absences, la froideur, les sourires forcés devant les enfants.
Je confronte Paul le soir même.
— Tu me trompes ?
Il ne nie pas. Il baisse les yeux.
— Je suis désolé… Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça.
— Tu ne voulais pas que je l’apprenne ? Ou tu ne voulais pas arrêter ?
Il ne répond pas. Je sens une colère sourde monter en moi, mêlée à une tristesse abyssale.
Les semaines suivantes sont un enfer silencieux. Ma mère vient plus souvent s’occuper des enfants. Paul dort sur le canapé. La maladie me ronge le corps ; la trahison me ronge l’âme.
Un matin de février, après une nuit blanche à pleurer dans mon lit vide, je prends une décision. J’appelle mon amie d’enfance, Élodie.
— Viens boire un café chez moi… J’ai besoin de parler.
Elle arrive en courant, essoufflée et inquiète.
— Claire… Qu’est-ce qui se passe ?
Je craque enfin. Je lui raconte tout : le cancer, la solitude, la trahison de Paul.
Élodie me serre fort contre elle.
— Tu n’es pas seule. On va t’aider à traverser ça. Tu es forte, Claire.
Pour la première fois depuis des mois, je laisse couler mes larmes sans honte.
Peu à peu, grâce à Élodie et au soutien discret de ma mère, je relève la tête. Je commence une thérapie à l’hôpital. J’accepte l’aide d’une assistante sociale pour organiser le quotidien avec les enfants. Je reprends goût à de petites choses : un rayon de soleil sur la Loire, le rire de Théo qui joue au foot dans le jardin.
Paul finit par partir s’installer chez Sophie. Les enfants pleurent beaucoup au début ; Lucie fait des cauchemars et Théo refuse d’aller chez son père le week-end. Je me bats pour eux autant que pour moi-même.
Un jour de printemps, alors que mes cheveux commencent à repousser en duvet sur mon crâne, Lucie me demande :
— Maman, tu vas guérir ?
Je prends sa main dans la mienne.
— Je vais tout faire pour guérir, ma chérie. Pour toi et ton frère… et pour moi aussi.
La vie reprend doucement ses droits. J’apprends à vivre seule avec mes enfants dans cette maison pleine de souvenirs heureux et douloureux à la fois. Je découvre une force en moi dont j’ignorais l’existence.
Un soir d’été, assise sur la terrasse avec Élodie et ma mère autour d’un verre de rosé, je regarde le ciel rosir au-dessus des toits de Tours.
— Tu sais Claire, dit ma mère en posant sa main sur la mienne, tu es bien plus courageuse que tu ne le crois.
Je souris tristement.
— Peut-être… Mais pourquoi faut-il toujours tout perdre pour se retrouver soi-même ? Est-ce qu’on peut vraiment renaître après avoir été trahie par ceux qu’on aime le plus ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?