Quand le passé frappe à la porte : le retour de mon premier amour

— Anne ?

Ce prénom, prononcé avec cette voix grave que je croyais avoir oubliée, a traversé la foule comme une flèche. Je me suis figée, les sacs de courses suspendus à mes poignets, au beau milieu de la galerie commerciale de Nantes. J’ai cru à une hallucination. Trente-cinq ans s’étaient écoulés depuis la dernière fois que j’avais entendu ce timbre si particulier, celui qui me murmurait autrefois des mots doux dans le cou, sous les platanes du vieux square.

Je me suis retournée lentement. Paul était là, devant moi. Les cheveux grisonnants, le regard toujours aussi intense. Il portait ce manteau bleu marine qui lui donnait l’air d’un homme sûr de lui, mais je voyais bien que ses mains tremblaient légèrement. Il a esquissé un sourire maladroit.

— C’est bien toi…

J’ai senti mon cœur s’emballer, comme si le temps s’était replié sur lui-même. Autour de nous, les gens passaient sans nous voir, mais pour moi, tout s’était arrêté. J’ai balbutié :

— Paul… Qu’est-ce que tu fais ici ?

Il a haussé les épaules, gêné :

— Je viens voir ma fille. Elle habite à Nantes maintenant… Et toi ?

J’ai menti, par réflexe :

— Je fais des courses pour le dîner…

En réalité, j’étais sortie pour fuir la tension à la maison. Mon mari, François, était encore rentré tard la veille, sans un mot d’excuse. Nos enfants sont grands maintenant, partis vivre leur vie à Paris et à Lyon. La maison est devenue trop silencieuse, pleine de souvenirs et de non-dits.

Paul m’a regardée longuement. Je sentais son regard me traverser, comme s’il cherchait la jeune fille que j’étais autrefois. Celle qui rêvait d’aventure et d’amour fou. Celle qui avait tout sacrifié pour ne pas briser sa famille.

— Tu veux prendre un café ?

J’ai hésité. J’aurais dû refuser. Mais j’ai dit oui.

Nous nous sommes installés dans un petit café à l’écart. Le serveur nous a apporté deux expressos. Paul a posé ses mains autour de la tasse, comme pour se réchauffer.

— Tu sais… Je t’ai cherchée pendant des années.

J’ai senti une boule se former dans ma gorge.

— Pourquoi ?

Il a souri tristement :

— Parce que je n’ai jamais compris pourquoi tu es partie sans un mot.

J’ai baissé les yeux. Comment lui expliquer ? À l’époque, mes parents refusaient que je fréquente un garçon « sans avenir », fils d’ouvrier. Ils m’avaient menacée de me couper les vivres si je continuais à le voir. J’avais dix-huit ans, j’avais peur. J’ai choisi la sécurité plutôt que l’amour.

— Je n’avais pas le choix…

Il a posé sa main sur la mienne. Un geste simple, mais qui a réveillé en moi une tempête d’émotions.

— On a toujours le choix, Anne.

Je me suis sentie coupable. Toute ma vie, j’avais essayé de convaincre que j’avais fait ce qu’il fallait : épouser François, avoir des enfants, construire une vie stable. Mais ce jour-là, face à Paul, je me suis demandé si je n’avais pas tout simplement fui ce qui me faisait peur.

Nous avons parlé longtemps. De nos vies respectives, de nos enfants, de nos échecs et de nos rêves brisés. Paul avait divorcé il y a dix ans. Sa fille était tout pour lui. Il vivait seul dans une petite maison près de la mer.

Quand je suis rentrée chez moi ce soir-là, François était déjà devant la télévision. Il ne m’a pas demandé où j’étais allée. J’ai préparé le dîner machinalement, en repensant à Paul, à ses mots, à son regard.

Les jours suivants ont été un supplice. Je n’arrivais plus à dormir. Les souvenirs de cet été 1989 me hantaient : nos promenades au bord de l’Erdre, nos baisers volés dans le grenier de mes parents, nos promesses murmurées à la nuit tombée.

Un soir, j’ai craqué. J’ai dit à François :

— Est-ce que tu es heureux avec moi ?

Il a haussé les épaules :

— On fait aller… Pourquoi cette question ?

J’ai senti les larmes monter.

— Parce que je ne sais plus si je le suis.

Il m’a regardée comme si j’étais devenue folle.

— Tu veux divorcer ? À notre âge ? Pour quoi faire ? On a tout ce qu’il faut !

Mais justement… Avions-nous vraiment tout ? Ou n’avions-nous plus rien à partager ?

J’ai revu Paul plusieurs fois en secret. Nous avons marché sur les quais de la Loire, parlé des heures durant. Il ne m’a jamais demandé de quitter François. Mais il m’a offert quelque chose que j’avais perdu depuis longtemps : l’écoute, la tendresse, l’impression d’exister vraiment.

Un soir d’automne, alors que la pluie battait contre les vitres du café où nous nous retrouvions parfois, Paul m’a dit :

— Tu as encore le temps d’être heureuse, Anne. Mais il faut choisir.

Je suis rentrée chez moi bouleversée. J’ai regardé François dormir dans notre grand lit froid et silencieux. J’ai pensé à mes enfants qui ne comprendraient pas si je chamboulais tout maintenant. J’ai pensé à mes parents qui ne sont plus là pour juger mes choix.

Et je me suis demandé : ai-je le droit de penser enfin à moi ? Est-ce égoïste de vouloir vivre autre chose après tant d’années de compromis ?

Aujourd’hui encore, je n’ai pas pris ma décision. Mais je sais que rien ne sera plus jamais comme avant.

Et vous… Que feriez-vous à ma place ? Peut-on vraiment recommencer sa vie quand on a déjà tout construit — ou croit l’avoir fait ?