J’en peux plus de la sœur de mon mari : chaque week-end, c’est l’invasion

« Tu comptes encore rester tout le week-end ? » Ma voix tremble à peine, mais je sens déjà la colère monter. Camille, assise en tailleur sur notre canapé, me lance ce sourire innocent qui me donne envie de hurler. Philippe, mon mari, détourne les yeux, feignant de ne rien voir. Voilà dix ans que ça dure. Dix ans que chaque vendredi soir, Camille débarque chez nous avec son sac à dos, ses chaussures sales et ses histoires interminables. Dix ans que je partage mon mari avec sa sœur.

Je me souviens du tout premier week-end. Nous venions à peine d’emménager dans notre appartement à Nantes. J’avais préparé un dîner romantique pour fêter notre nouvelle vie à deux. À 19h30, la sonnette a retenti. Philippe a ouvert la porte et Camille est entrée comme une tornade, sans même frapper. « Surprise ! J’ai pensé que ça vous ferait plaisir ! » J’ai souri, polie. Je ne savais pas encore que ce serait le début d’un rituel infernal.

Au fil des années, j’ai tout essayé : la diplomatie, l’humour, les allusions à peine voilées. Rien n’y fait. Camille s’installe dans notre salon comme si c’était chez elle. Elle monopolise la télévision, laisse traîner ses affaires partout et se plaint sans cesse de sa vie de célibataire. « Tu comprends, Élodie, c’est dur d’être seule à trente-cinq ans… » Oui, je comprends. Mais pourquoi dois-je sacrifier mon couple pour combler sa solitude ?

Philippe refuse d’intervenir. « C’est ma sœur, elle n’a personne d’autre… » Il me regarde avec ses yeux doux, espérant que je vais encore une fois ravaler ma frustration. Mais chaque week-end, c’est un peu plus difficile. Je me sens étrangère chez moi. Je n’ose plus organiser de soirées entre amis, ni même profiter d’un dimanche matin tranquille en pyjama.

Un samedi matin, alors que je prépare le café dans la cuisine, j’entends Camille rire aux éclats avec Philippe dans le salon. Je serre la cafetière si fort que mes jointures blanchissent. J’entre brusquement dans la pièce.

— Camille, tu n’as pas prévu de voir tes amis aujourd’hui ?

Elle hausse les épaules :

— Ils sont tous en couple ou avec leurs enfants… Ici au moins, je me sens bien.

Philippe me lance un regard suppliant. Je ravale mes mots et retourne dans la cuisine. Mais ce jour-là, quelque chose se brise en moi.

Le soir venu, j’essaie d’en parler à Philippe.

— Tu ne trouves pas qu’on devrait avoir un peu plus d’intimité ?

Il soupire :

— Elle est fragile en ce moment… Tu sais bien que maman est partie l’an dernier et papa ne lui parle plus.

Je comprends sa détresse. Mais qui pense à la mienne ?

Les semaines passent et la situation empire. Camille commence à inviter ses propres amis chez nous le samedi soir. Un soir de mai, je rentre du travail et trouve trois inconnus installés dans mon salon, une bouteille de vin à la main.

— Salut Élodie ! Viens te joindre à nous !

Je souris mécaniquement et m’enferme dans la salle de bains pour pleurer en silence.

Un dimanche matin, alors que Camille dort encore sur le canapé-lit, j’explose enfin devant Philippe.

— C’est elle ou moi ! Je n’en peux plus !

Il reste interdit quelques secondes avant de murmurer :

— Tu ne peux pas me demander ça…

Je m’effondre en larmes. Je ne reconnais plus notre couple. Nous ne faisons plus l’amour qu’en cachette, nous ne partageons plus rien à deux. Même nos disputes se font à voix basse pour ne pas déranger Camille.

Un soir d’été, alors que Camille est sortie voir une amie (miracle !), Philippe s’approche de moi timidement.

— Je sais que tu souffres… Mais j’ai peur qu’elle fasse une bêtise si on la repousse.

Je le regarde, désemparée.

— Et moi ? Tu as pensé à moi ? À nous ?

Il baisse les yeux.

Je décide alors de prendre les choses en main. J’appelle Camille pour lui proposer un café en tête-à-tête dans un bistrot du centre-ville.

— Camille… Tu sais que tu comptes pour nous. Mais j’ai besoin de te parler franchement.

Elle me regarde avec méfiance.

— Je t’écoute.

— J’ai l’impression que tu prends toute la place chez nous… J’aimerais qu’on retrouve un peu notre intimité avec Philippe.

Elle se fige puis éclate en sanglots.

— Je n’ai personne d’autre… Vous êtes ma seule famille !

Je me sens coupable mais je tiens bon.

— On sera toujours là pour toi… Mais il faut que tu apprennes à vivre pour toi aussi.

Les semaines suivantes sont tendues. Camille vient moins souvent mais son absence pèse lourd sur Philippe. Il est distant, préoccupé. Un soir, il me confie :

— J’ai peur qu’on l’abandonne comme nos parents l’ont fait…

Je comprends enfin : ce n’est pas seulement une question d’habitude ou de confort. C’est une blessure profonde qui ronge leur famille depuis des années.

Aujourd’hui encore, rien n’est vraiment réglé. Camille vient parfois le dimanche midi mais repart le soir-même. Notre couple panse ses plaies lentement. Parfois je me demande si j’ai eu raison d’imposer mes limites… Ou si j’aurais dû continuer à tout supporter par amour pour Philippe.

Est-ce égoïste de vouloir protéger son couple ? Où s’arrête la solidarité familiale et où commence le droit au bonheur personnel ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?