Adieu à « Zoé et ses Amis » : Quand l’Enfance s’Éteint
« Non, maman, tu ne comprends pas ! » Ma voix tremble, mes yeux brûlent. Je viens de lire la nouvelle sur mon téléphone : « Zoé et ses Amis » s’arrête après vingt ans. Je suis assise dans la cuisine, le bol de chocolat refroidit devant moi. Ma mère soupire, lasse. « C’est qu’une émission, Camille. Tu vas pas pleurer pour ça à ton âge… »
Mais elle ne sait pas. Elle ne sait pas que chaque mercredi matin, depuis que j’ai six ans, je me précipite devant la télé pour retrouver Zoé, Léo, la marionnette Chouchou et tous les autres. Elle ne sait pas que c’est là, devant ce vieux poste gris, que j’ai appris à reconnaître mes émotions, à parler de mes peurs, à croire qu’on pouvait réparer les disputes avec un peu de courage et beaucoup d’amitié.
Je me lève brusquement, la chaise grince. « Tu comprends rien ! » Je claque la porte de ma chambre. Sur mon lit, mon vieux doudou Chouchou me regarde avec ses yeux de tissu fatigués. Je m’effondre contre lui. Pourquoi ça doit finir ? Pourquoi tout ce qui est beau s’arrête ?
Mon frère Paul entre sans frapper. Il a dix-sept ans, il fait semblant d’être au-dessus de tout ça, mais je sais qu’il regardait encore l’émission en cachette il y a deux ans. « Tu fais une crise pour une émission de gamins ? » Il ricane, mais je vois bien qu’il évite mon regard.
« Tu te souviens de l’épisode où Zoé perd son chien ? » je murmure. Il s’arrête, la main sur la poignée. « Ouais… »
« J’ai pleuré toute la nuit ce jour-là. Et toi aussi, tu te souviens ? »
Il hausse les épaules mais ne répond pas. Je sais qu’il se rappelle. Ce soir-là, on avait dormi ensemble dans le salon, blottis sous la couverture, persuadés que si on fermait les yeux très fort, le chien reviendrait.
Le lendemain à l’école, tout le monde en parlait. Même les garçons qui se moquaient d’habitude avaient les yeux rouges. C’était ça, « Zoé et ses Amis » : un endroit où on avait le droit d’être vulnérable.
Aujourd’hui, j’ai seize ans. Je devrais être passée à autre chose — les réseaux sociaux, les séries américaines, les sorties entre copines — mais rien n’a jamais remplacé cette chaleur-là. Rien n’a jamais su me consoler comme la voix douce de Zoé qui disait : « Tu sais, parfois on a le droit d’être triste. »
Je descends dans le salon. Papa lit le journal, il ne lève même pas les yeux quand j’entre. « T’as vu pour Zoé ? » je lance timidement.
Il replie son journal avec un soupir. « Oui… C’est la vie, Camille. Les choses changent. »
Mais pourquoi faut-il que tout change ? Pourquoi personne ne comprend que c’est plus qu’une émission ? C’est un repère, une boussole dans ce monde qui va trop vite.
Le soir même, je retrouve mes amis dans le parc derrière le lycée. On s’assoit sur les balançoires rouillées, comme quand on était petits. Clara sort son téléphone : « On regarde le dernier épisode ensemble samedi ? Chez moi ? »
Tout le monde acquiesce en silence. Même Hugo, qui fait toujours semblant d’être blasé : « Faut bien dire au revoir… »
Le samedi arrive trop vite. Chez Clara, on s’entasse sur le canapé avec du pop-corn et des mouchoirs. L’écran s’allume : générique coloré, musique familière. Zoé apparaît, souriante mais les yeux brillants d’émotion.
« Aujourd’hui, c’est notre dernière aventure ensemble… Mais souvenez-vous : vous n’êtes jamais seuls tant que vous gardez vos amis dans votre cœur. »
Les larmes coulent sans qu’on puisse les retenir. On se serre fort les uns contre les autres.
Après l’épisode, un silence lourd plane dans la pièce. Clara murmure : « Et maintenant ? On fait quoi sans eux ? »
Personne ne répond tout de suite. Puis Paul prend la parole : « On continue… On garde ce qu’ils nous ont appris. On se soutient comme eux l’auraient fait. »
Sur le chemin du retour, je regarde les lumières de la ville défiler derrière la vitre du bus. Je pense à tous ces enfants qui n’auront jamais Zoé pour leur dire que ça ira mieux demain.
À la maison, maman m’attend dans la cuisine. Elle me tend une tasse de chocolat chaud — comme quand j’étais petite.
« Tu sais… Moi aussi j’avais une émission quand j’étais enfant », avoue-t-elle doucement. « Elle s’appelait ‘Les Copains du Mercredi’. J’ai pleuré quand ça s’est arrêté… Mais tu verras : on n’oublie jamais vraiment ce qui nous a aidés à grandir. »
Je souris à travers mes larmes.
Ce soir-là, je comprends que dire adieu fait partie de grandir — mais que rien ne pourra jamais effacer ce que Zoé et ses amis m’ont donné.
Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sans perdre une partie de soi ? Ou bien ces souvenirs restent-ils vivants tant qu’on continue d’en parler ensemble ?