Dans l’ombre de mon père : Le cri silencieux d’Alexandra
« Pourquoi tu ne m’as pas attendue, papa ? » Ma voix tremble, mais Adam ne se retourne pas. Il avance déjà vers la voiture, la main posée sur l’épaule de Jean, mon demi-frère. Je serre mon cartable contre moi, le cœur serré. Encore une fois, il a oublié que j’existais.
Je m’appelle Alexandra Martin. J’ai seize ans et je vis à Lyon avec ma mère, Nancy, mon père Adam et Jean, le fils qu’Adam a eu d’un premier mariage. Depuis toujours, Jean est le centre de l’univers de mon père. Il l’emmène au stade voir l’Olympique Lyonnais, ils bricolent ensemble dans le garage, ils rient fort devant la télé. Moi, je regarde tout ça depuis le seuil du salon, invisible.
Ce soir-là, alors que la pluie tambourine contre les vitres, je rentre du lycée avec un bulletin de notes exceptionnel. J’espère secrètement que papa sera fier. Mais il est déjà parti avec Jean pour un match de foot. Maman me serre dans ses bras : « Tu sais, il t’aime aussi… » Je détourne les yeux. Je n’y crois plus.
À table, les silences sont lourds. Adam pose des questions à Jean sur ses projets d’études, ses amis, ses rêves. Pour moi, il n’a que des remarques sur le désordre de ma chambre ou la longueur de mes cheveux. Un soir, je craque :
— Papa, pourquoi tu ne me demandes jamais comment je vais ?
Il lève les yeux de son assiette, surpris :
— Mais enfin Alexandra, tu sais bien que je travaille beaucoup…
Jean baisse la tête. Maman serre les lèvres. Le malaise s’installe.
Les années passent et la distance grandit. Je deviens une adolescente rebelle, sèche avec ma mère et mutique avec mon père. Je fume en cachette dans le parc de la Tête d’Or avec mes amies. Je cherche ailleurs ce regard qui me manque tant.
Un jour, je rentre plus tôt que prévu et surprends une conversation entre mes parents :
— Adam, tu ne vois pas qu’Alexandra souffre ? Elle a besoin de toi !
— Arrête Nancy, tu dramatises tout… Jean a besoin de moi aussi.
Je monte dans ma chambre en courant. Les larmes me brûlent les joues. Pourquoi n’ai-je pas droit au même amour ? Qu’ai-je fait pour mériter cette indifférence ?
À dix-huit ans, je décroche mon bac avec mention. Maman pleure de joie. Papa m’offre un sourire distrait et une enveloppe : « Pour t’acheter quelque chose pour la fac. » Jean reçoit une montre ancienne pour son anniversaire la même semaine. Je comprends que rien ne changera jamais.
À la fac à Grenoble, je m’éloigne encore plus de ma famille. Je tombe amoureuse d’Antoine, un garçon doux qui m’écoute vraiment. Il me répète que je suis importante, que j’ai de la valeur. Mais au fond de moi, une voix me souffle que je ne mérite pas d’être aimée.
Un soir d’hiver, maman m’appelle en pleurs :
— Ton père a eu un accident… Il est à l’hôpital.
Je prends le premier train pour Lyon. Dans la chambre blanche et froide, Adam me regarde enfin dans les yeux.
— Alexandra… Je suis désolé.
Je voudrais lui hurler toute ma douleur mais aucun mot ne sort. Je prends sa main et je pleure en silence.
Après sa guérison, il tente maladroitement de se rapprocher de moi :
— Tu veux qu’on aille boire un chocolat chaud ?
J’accepte mais le cœur n’y est plus. Trop d’années perdues, trop de blessures enfouies.
Aujourd’hui, j’ai vingt-cinq ans. Je vis à Paris et je travaille dans une librairie du Quartier Latin. J’appelle maman chaque semaine ; avec papa, c’est rare et gênant. Jean s’est marié et m’a demandé d’être sa témoin. J’ai accepté par politesse.
Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment guérir du manque d’amour parental ? Est-ce qu’on peut apprendre à s’aimer quand on a grandi dans l’ombre ?
Et vous… avez-vous déjà ressenti ce vide-là ?