Chaque samedi chez mes beaux-parents : entre secrets, larmes et trahisons
— Tu pourrais au moins faire semblant d’être heureuse, murmure Antoine en passant près de moi, les bras chargés de planches pour le kiosque. Son regard s’attarde sur moi une seconde de trop, mélange d’ironie et d’inquiétude. Je détourne les yeux, fixant la nappe à carreaux rouge et blanc qui recouvre la table du jardin.
Chaque samedi, c’est la même pièce qui se joue chez mes beaux-parents à Angers. Ma belle-mère, Françoise, distribue des parts de tarte aux pommes avec un sourire crispé ; mon mari, Julien, s’efforce de détendre l’atmosphère en plaisantant sur la météo ; et moi, Camille, je me débats avec cette sensation d’étouffement qui m’envahit dès que je franchis le portail en fer forgé.
La famille de Julien est soudée en apparence. Mais sous la surface, tout n’est que tension et non-dits. Depuis quelques semaines, Antoine, le frère cadet de Julien, s’est lancé à corps perdu dans la construction d’un kiosque au fond du jardin. Il vient chaque samedi matin, avant même que nous arrivions, et ne repart qu’à la nuit tombée. Tout le monde s’extasie sur son dévouement. Moi, je sens que quelque chose cloche.
Un samedi de juin, alors que le soleil tape fort sur les tuiles du toit, j’aide Françoise à éplucher des pommes dans la cuisine. Elle me lance soudain :
— Tu trouves pas qu’Antoine a changé ? Il est plus… présent, non ?
Je hoche la tête sans répondre. En réalité, j’ai remarqué bien plus que ça : ses regards fuyants, ses absences prolongées dans le cabanon, ses messages échangés en cachette avec quelqu’un dont il refuse de parler.
Après le déjeuner, alors que tout le monde fait la sieste ou regarde Roland-Garros à la télé, je décide d’aller chercher mon téléphone oublié dehors. J’entends des voix étouffées près du kiosque en construction. Je m’approche à pas feutrés. Antoine est là… avec mon mari. Ils parlent vite, à voix basse.
— Faut que tu me couvres encore samedi prochain, insiste Antoine.
— Tu te rends compte que tu joues avec le feu ? souffle Julien.
Je me fige. Que se passe-t-il ? Pourquoi Julien couvre-t-il son frère ? Mon cœur bat la chamade. Je retourne à la maison sans bruit, mais je sais désormais que quelque chose de grave se trame.
Les jours suivants sont un supplice. Julien évite mon regard. Je sens qu’il me ment. Le samedi suivant, je décide de rester plus tard dans le jardin pour observer Antoine. Il reçoit un appel et s’éloigne derrière le kiosque. Je le suis discrètement.
— Oui, c’est bon… Je t’ai dit que je trouverais un moyen… Non, elle ne se doute de rien…
Il raccroche brusquement en m’apercevant.
— Camille ? Tu cherches quelque chose ?
Je bafouille une excuse et m’éloigne. Mais cette fois, je suis décidée à comprendre.
Le soir même, j’affronte Julien dans notre chambre.
— Tu vas me dire ce qui se passe avec ton frère ou je pars demain matin chez mes parents.
Il pâlit. Après un long silence, il lâche :
— Antoine a des dettes… Beaucoup de dettes. Il a promis à Françoise qu’il construirait ce kiosque pour se racheter après toutes ses conneries. Mais en réalité… il utilise l’argent que papa lui donne pour acheter les matériaux afin de rembourser ses créanciers.
Je reste sans voix. Tout ce cirque chaque samedi… Les sourires forcés… Les disputes larvées entre Françoise et son mari… Tout s’explique soudain.
Mais ce n’est pas tout. Quelques jours plus tard, Françoise m’appelle en pleurs :
— Camille… Tu sais où est Antoine ? Il ne répond plus à nos appels…
Antoine a disparu. La police est prévenue. Les semaines passent dans l’angoisse et la honte. Les voisins murmurent. Mon beau-père fait des crises d’angoisse. Julien s’enfonce dans le mutisme.
Un soir d’orage, alors que je range la chambre d’Antoine pour aider Françoise à tourner la page, je tombe sur une lettre cachée sous son matelas :
« Je suis désolé d’avoir tout gâché. J’ai voulu réparer mes erreurs mais j’ai tout empiré. Je vous aime malgré tout. »
Je fonds en larmes. Toute cette mascarade pour sauver les apparences… Et moi qui me sentais étrangère dans cette famille alors que chacun portait sa propre croix.
Quelques mois plus tard, Antoine réapparaît. Amaigri, fatigué, il vient demander pardon lors d’un déjeuner silencieux où personne n’ose croiser son regard. Françoise l’enlace en pleurant ; mon beau-père détourne la tête ; Julien serre les poings sous la table.
Ce samedi-là marque la fin d’une époque : plus personne ne fait semblant. Les secrets sont sortis au grand jour et chacun tente de reconstruire sur les ruines du passé.
Aujourd’hui encore, chaque samedi me rappelle ce que nous avons traversé. Est-ce qu’on peut vraiment pardonner ceux qui nous ont trahis ? Ou faut-il apprendre à vivre avec leurs failles comme avec les nôtres ?