« Ne monte pas dans ma voiture enceinte ! » – Histoire de superstitions, de conflits familiaux et de solitude dans une banlieue française
« Non, Camille, tu ne montes pas dans la voiture. Pas aujourd’hui. Pas tant que tu es enceinte. »
La voix de Thomas résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, comme un couperet. Nous étions sur le parking de notre immeuble à Créteil, un samedi matin gris, les courses du marché dans les bras. J’ai cru qu’il plaisantait. Mais il a refermé la portière devant moi, sans un regard. « C’est dangereux. Ma grand-mère disait toujours qu’une femme enceinte porte malheur à une voiture neuve. »
J’ai senti la colère monter, puis la honte. Les voisins passaient, certains ralentissaient, curieux. J’ai voulu protester, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Je suis restée là, figée, les sacs lourds dans les mains, pendant qu’il démarrait et s’éloignait sans moi.
Ce jour-là, tout a basculé. Ce n’était pas la première fois que Thomas se montrait superstitieux – il refusait déjà qu’on pose un chapeau sur le lit ou qu’on ouvre un parapluie à l’intérieur – mais jamais je n’aurais cru qu’il irait jusque-là. Enceinte de sept mois, fatiguée et vulnérable, j’ai marché seule jusqu’à l’appartement en me demandant comment on avait pu en arriver là.
Le soir même, j’ai tenté d’en parler avec lui. « Tu te rends compte de ce que tu m’as fait ? Tu m’as humiliée devant tout le monde ! » Il a haussé les épaules : « C’est pour notre bien. Tu sais bien que je ne veux pas risquer notre chance avec la voiture… et le bébé. »
J’ai éclaté en sanglots. Il est sorti fumer sur le balcon, comme à chaque dispute. Depuis quelques mois déjà, il était distant, préoccupé par son travail à la mairie et par les histoires de famille qui s’accumulaient : sa mère qui lui reprochait de ne pas assez passer la voir à Vincennes, sa sœur qui voulait qu’on l’aide à payer ses dettes.
Ma propre famille n’était pas d’un grand soutien non plus. Ma mère, Jacqueline, m’appelait chaque soir pour me rappeler de « ne pas trop stresser pour le bébé », mais elle ne comprenait rien à ce que je vivais avec Thomas. Mon père, retraité bourru du RER B, évitait le sujet.
Les jours suivants, j’ai senti la distance s’installer entre nous comme une brume froide. Thomas passait plus de temps dehors ou enfermé dans son bureau. Je me suis retrouvée seule avec mes angoisses et ce ventre qui grossissait chaque jour.
Un soir, alors que je préparais le dîner, j’ai entendu Thomas parler au téléphone avec sa mère :
— Tu sais bien que Camille est trop sensible… Elle ne comprend pas nos traditions.
— Mais enfin Thomas ! Tu dois la protéger ! Les femmes enceintes doivent faire attention à tout…
J’ai eu envie de hurler. Pourquoi étais-je soudain devenue un problème à gérer ? Une source de malchance ?
La solitude est devenue ma compagne. Je me suis mise à marcher seule au parc Montaigut, à éviter les voisins qui chuchotaient sur « la femme du type bizarre du troisième ». Même mes amies semblaient gênées quand je leur racontais ce qui s’était passé :
— Oh tu sais, les hommes et leurs manies…
— C’est sûrement le stress de devenir père…
Mais personne ne comprenait vraiment l’humiliation profonde que j’avais ressentie.
Un dimanche matin, alors que je tentais de me convaincre d’aller au marché seule, Thomas est revenu avec sa sœur, Élodie. Elle a débarqué dans l’appartement comme une tornade :
— Franchement Camille, tu pourrais faire un effort ! Thomas a assez de soucis comme ça !
J’ai explosé :
— Et moi alors ? Personne ne se demande comment je vais ? Je porte votre enfant et tout ce que je reçois c’est du mépris et des superstitions ridicules !
Élodie a levé les yeux au ciel :
— Tu dramatises toujours tout…
Thomas n’a rien dit. Il s’est contenté de fixer ses chaussures.
Cette nuit-là, j’ai pleuré jusqu’à l’aube. J’ai repensé à ma vie d’avant, à mes rêves de famille unie et chaleureuse. Où étaient passés nos rires complices ? Nos projets ?
La semaine suivante, j’ai pris une décision : je devais parler à quelqu’un qui comprendrait vraiment. J’ai appelé Claire, une ancienne collègue devenue psychologue.
— Camille, tu n’es pas folle ni trop sensible. Ce que tu vis est violent. Tu as le droit d’exiger du respect.
Ses mots m’ont fait l’effet d’une bouffée d’air frais. Pour la première fois depuis des semaines, j’ai senti une étincelle d’espoir.
J’ai commencé à écrire ce journal pour ne pas sombrer complètement. J’y ai couché mes peurs, mes colères et mes espoirs déçus. J’y ai aussi noté les petites joies : le premier coup de pied du bébé, le sourire d’une voisine compatissante.
Un soir d’orage, alors que la pluie battait contre les vitres et que Thomas était encore absent, j’ai pris une grande inspiration et je lui ai laissé une lettre sur la table :
« Je ne peux plus vivre dans la peur et la honte. Si tu veux qu’on soit une famille, il va falloir changer. Sinon… je partirai avec notre enfant. »
Il a lu la lettre sans un mot. Le lendemain matin, il m’a regardée différemment :
— Je suis désolé Camille… J’ai eu peur de mal faire. Mais j’ai oublié l’essentiel : toi.
Je ne sais pas si tout peut s’arranger d’un coup de baguette magique. Mais ce jour-là, j’ai compris que ma voix comptait aussi.
Aujourd’hui encore, je me demande : combien d’entre nous vivent dans la peur des traditions absurdes ou du regard des autres ? Combien se taisent par amour ou par peur d’être seules ? Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour être respectés ?